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Pourquoi une personne profondément sincère peut-elle abîmer l’autre sans le voir, et pourquoi avons-nous tant de mal à le croire ?

La sincérité de l'autre est aveuglante

V07-11/26

Audio : Résumé et discussion autour de l’article

1 Un documentaire qui devait durer un mois

Le documentaire You Can See Everything, de Nathan Fielder et Lance Oppenheim, consacré à Elizabeth Holmes, devait se tourner en un mois. Il a pris trois ans. Les deux réalisateurs se sont heurtés à une question qu’ils n’arrivaient pas à refermer : cette femme, condamnée à onze ans de prison pour escroquerie après l’effondrement de Theranos, est-elle une manipulatrice surdouée, ou une jeune femme exploitée par plus fins qu’elle ? Nathan Fielder parle d’une expérience vraiment déroutante, celle de parler à quelqu’un qui semble si sincère. Les deux racontent même qu’ils se retrouvaient en désaccord complet sur des moments auxquels ils avaient assisté ensemble, et que toute leur équipe avait des avis différents.

Deux observateurs attentifs, dans la même pièce, devant la même personne, et qui ne voient pas la même chose. Le sujet est là, et il est double. Il y a la manipulation, le mensonge et la sincérité réunis dans une seule personne, et il y a ce que cette sincérité produit chez ceux qui la regardent : de la confusion, de la fascination, une recherche de compréhension qui tourne en rond pendant trois ans.

Le public partage cette fascination. Le documentaire, près de trois heures, a rapporté quarante-cinq millions de dollars en treize jours aux États-Unis. Ce qui attire tient moins à l’escroquerie, connue et jugée, qu’à l’énigme d’une assurance que rien n’entame : comment une personne peut-elle paraître aussi sincère, sans l’ombre d’un doute, quand les faits la contredisent ?

2 Sincère ne veut pas dire dans le réel

Nous accordons spontanément du crédit à la conviction d’autrui. Une personne nous regarde dans les yeux, elle croit profondément à ce qu’elle dit, et nous en déduisons qu’elle voit juste, comme si l’intensité de sa croyance garantissait la justesse de sa perception. L’erreur est d’autant plus difficile à repérer qu’elle part d’une qualité. La sincérité d’une personne ne nous dit pas si elle voit le réel, elle nous dit seulement à quel point elle croit à sa propre représentation du réel.

Cette représentation peut être fausse et sincère à la fois. Il existe un fonctionnement, que je nomme le mode automate, dans lequel l’accès aux émotions les plus fines se coupe, et avec lui l’empathie affective, cette capacité de sentir ce que l’autre vit. La personne reste reliée à ses émotions primaires, la peur en tête, et c’est cette peur qui gouverne. Le cerveau se protège, il cherche une sécurité de contrôle, et il fournit dans le même mouvement à la conscience un discours qui lui rend une image acceptable de ce qu’elle fait, je le fais pour le bien de l’humanité, je le fais pour ton bien. La personne y croit. Elle est authentique. Beaucoup cherchent ce qui cloche chez elle, le détail qui trahirait le mensonge. Il n’y a rien qui cloche. Elle semble si sincère, si authentique, et oui, elle l’est. Et elle peut être, en même temps, dans un jeu manipulatoire dont elle-même ne voit pas le jeu.

Antonio Damasio a décrit dès les années 1990 un mécanisme qui éclaire ce fonctionnement. Ses patients atteints au cortex préfrontal ventromédian (le vmPFC) gardaient une intelligence intacte, raisonnaient correctement, et prenaient pourtant des décisions désastreuses pour eux et pour leurs proches. Les signaux émotionnels venus du corps, qu’il appelle marqueurs somatiques, n’orientaient plus leurs choix. Ces patients avaient une lésion, l’automate n’en a pas. Ma lecture, qui reste celle de la grille que je propose, est que la peur produit chez lui un effet voisin par un autre chemin : le vmPFC n’est pas abîmé, il n’est plus alimenté dans cette direction, et le signal est intercepté en amont (voir l’article sur le vmPFC et l’incohérence morale).

Au départ, cette manipulation n’a pas accès à la conscience, c’est un effet systémique d’un cerveau qui se protège. Des couches de mensonges plus conscients peuvent venir ensuite, par-dessus, une fois que le jeu fonctionne, et le socle reste le même. Dans le cas d’Elizabeth Holmes, la justice a établi qu’elle connaissait certaines défaillances de Theranos et qu’elle a sciemment trompé des investisseurs : la couche consciente existe. Ce qu’il y a dessous, personne ne le sait vraiment, ni ses réalisateurs, ni moi. Son cas rend visible la possibilité de cette combinaison : une conviction qui paraît entière, et des faits qui ont trompé des investisseurs, des partenaires, une bonne partie du monde médiatique.

3 Sincérité alignée, sincérité dissonante

Trois choses se confondent dès que nous parlons de sincérité, et il faut les séparer pour y voir clair. Il y a la sincérité subjective, ce que la personne croit réellement, il y a son rapport au réel, la correspondance entre ses convictions et les faits, et il y a ses comportements, ce qu’elle fait vivre aux autres, avec ou sans intention consciente. La personne peut être convaincue et sincère, l’écart entre ses convictions et les faits apparaît dans le deuxième éclairage, et ce que cet écart produit apparaît dans le troisième. C’est en alignant ces trois lumières que l’on commence à voir ce qui se passe.

La sincérité dissonante, c’est croire réellement à ce que l’on dit et ne pas faire ce que l’on dit. Croire faire le bien et détruire l’autre, tout en lui disant, avec une conviction entière, je le fais pour ton bien. La sincérité alignée, c’est la capacité de comprendre le ressenti de l’autre et de corriger ses actes à partir de ce ressenti. La première est très répandue. La seconde demande un accès émotionnel à l’autre que tout le monde n’a plus. La sincérité dissonante n’est pas une simple erreur, tout le monde se trompe sincèrement. Ce qui la distingue, c’est que la conviction se maintient quand les faits la contredisent et quand l’autre dit qu’il souffre. La sincérité alignée laisse ces signaux remonter jusqu’à la correction, et c’est l’accès au ressenti de l’autre qui leur ouvre le chemin.

La sincérité dissonante déborde largement la sphère privée. Elle traverse les systèmes politiques et administratifs, les discours des vendeurs de réussite, chaque fois qu’un but intérieur de sécurité et de contrôle se décroche de la mission affichée (voir l’article sur les automates wetwo.fr/automates). Elle est aussi dans les relations les plus intimes, et c’est peut-être là qu’elle fait le plus de dégâts (voir l’article sur la bulle dramatique wetwo.fr/bulle).

4 Deux systèmes qui s’emboîtent

Le cas Holmes montre les deux côtés à la fois, et c’est ce qui le rend si précieux. La personne au fonctionnement verrouillé se croit sincère et authentique, et ses actes ne correspondent pas à ce qu’elle dit. La personne au fonctionnement sensible, encore reliée à ses émotions et à l’autre, ne peut pas concevoir que l’on soit sincère et dissonant à la fois. Si je suis sincère, je suis honnête avec l’autre, donc je lui veux du bien : c’est sa logique intérieure, et elle la prête à celui qui lui fait face. Les deux biais s’emboîtent comme deux pièces taillées l’une pour l’autre, et se nourrissent l’un de l’autre.

Une grande partie des relations toxiques se joue là. L’un écrase l’autre pour son bien. « Débarrasse-toi de tes émotions, tu seras plus fort sans elles, tu ne souffriras plus, je t’endurcis. » Il croit l’aider, et ce qu’il exprime, c’est sa propre difficulté à faire face à ses émotions. L’autre finit par le croire : il a certainement raison, si je souffre c’est de mon fait, je suis trop émotionnel, trop sensible, trop connecté à ce que je ressens. Le premier aime en imposant, sûr de ce qu’il dit, et le second aime en se sacrifiant pour satisfaire le besoin du premier. La scène se rejoue, ubuesque, dans un couple, une famille, une équipe, une institution, et chacun s’y nourrit de sa propre croyance et de son propre besoin d’amour, et cela depuis des générations entières.

Le trouble atteint jusqu’aux observateurs. Les deux réalisateurs, présents aux mêmes scènes, n’en tirent pas la même lecture. Lance Oppenheim le précise : ce n’étaient pas seulement eux deux, toute l’équipe avait des avis différents. La personne sincère et dissonante, elle, ne doute pas. Le doute qu’elle ne porte pas se répand autour d’elle, chez tous ceux qui la regardent. Le système fonctionne avec une efficacité redoutable, une manipulation de haut vol, et son socle échappe à la personne elle-même : c’est son cerveau qui manœuvre, et il habille sa peur d’un discours sincère. La sincérité dissonante produit de la confusion : sincérité et dissonance ne sont pas censées aller de pair, et cette confusion fait vaciller ce qui servait de repère, au point de ne plus savoir où se trouve le réel, ni ce qui relève de l’authenticité. Le cerveau a appris depuis très longtemps que beaucoup se joue sur les apparences, et ce brouillage chez l’autre est peut-être une de ses protections les plus efficaces. Les deux systèmes de défense se sont si bien adaptés l’un à l’autre qu’ils finissent par se berner eux-mêmes.

Pour s’y retrouver, il faut remettre les éléments sur la table, avec un peu de hauteur : la perception de chacun, la réalité partagée, la réalité perçue, et la réalité factuelle indépendante des individus, celle qui ne se manipule pas et ne se transforme pas (voir article wetwo.fr/perception). Les poser côte à côte, c’est prendre la perspective : cela permet de voir l’écart entre ce que l’on pense et ce qui est, et d’arriver à une image du réel plutôt qu’à ce que l’on croit qu’il est (voir article wetwo.fr/reel).

5 Regarder les actes

La question de l’authenticité, nous la posons sans fin, et elle tourne à vide. Le sujet est de regarder les faits, que l’intention soit consciente ou non. Est-ce que les faits correspondent à ce qui est dit ? C’est simple, presque trop simple, et c’est ce rapport au réel qui remet les pieds sur terre, dans un monde de bon sens.

La sincérité de l’autre nous touche, et ce qui nous touche en elle peut aussi nous empêcher de regarder ses actes. La dureté de l’acte s’efface devant le discours authentique. Une personne peut être sincère dans ce qu’elle ressent et profondément destructrice dans ce qu’elle fait. Voir la sincérité de l’autre et vouloir croire qu’il a, au travers d’elle, un rapport juste au réel, sans considérer ses actes, c’est un aveuglement profond.

Je crois que nous n’appuyons pas assez sur l’aveuglement de celui qui reçoit ce discours sincère. Il cherche, profondément, à ce que l’authenticité de l’autre s’aligne sur ses propres valeurs : la sincérité doit aller avec la bienveillance, la gentillesse, la douceur, le souci de l’autre. Si elle ne s’aligne pas, le système d’en face devient incompréhensible, et plutôt que d’accepter l’incompréhensible, il se remet en question, il se dit que l’erreur vient de lui. L’inverse lui reste presque impensable. Une sincérité sans bienveillance ressemble à un visage aimable derrière lequel se cacherait quelque chose d’effrayant, et cette image inquiète autant qu’elle fascine. C’est peut-être le biais le plus pernicieux, parce que nous nous leurrons nous-mêmes en refusant de voir la situation. Le fonctionnement verrouillé cherche d’abord à sécuriser son propre système avant d’entrer en lien, parce que dans sa mécanique l’autre représente un danger, presque mortel. Cela reste inaccessible à qui croit profondément en la sincérité.

Il est douloureux d’accepter qu’une personne vive dans une réalité parallèle, que le déni et l’ego protègent son cerveau de la peur de faire face au réel, et qu’elle ne puisse pas être rejointe, sauf au prix d’une remise en question profonde. Elle continue de se voir en sauveur, de croire faire du bien au monde. Il m’a fallu moi-même plusieurs semaines, peut-être plusieurs mois, pour accepter cette réalité-là, tant la sincérité de l’autre est troublante, déstabilisante, aveuglante.

6 Les indices qui arrivent avant les mots

Comment repérer ce fonctionnement, et vite ? Le premier indice est la dissonance entre ce qui est dit et ce qui se passe. Elle se voit dans la durée, rarement tout de suite, et d’autant moins que nous ne sommes pas prêts à la voir. Il y a des micro-indices, plus rapides : le ressenti dans le corps, les alarmes internes, le décodage du non-verbal.

Un autre indice se cache dans ce qui fascine le plus. L’aplomb, l’impossibilité du doute, l’absence de toute remise en question troublent ceux qui les rencontrent, alors qu’ils devraient d’abord alerter. Douter, se corriger, revenir sur ce que l’on a dit, c’est le signe d’un système encore en mouvement. Celui qui ne peut pas douter reste figé dans une posture qui le protège de toute remise en question, et le déni vient consolider cette structure. Le repère se lit dans la durée et face aux faits : une assurance calme qui intègre les faits contraires n’a rien d’inquiétant, une assurance que les faits établis ne déplacent jamais en est un (voir le dossier Qui porte le doute ? wetwo.fr/doute).

Reste à observer ce que devient une question sur les faits : la réponse permet-elle de les examiner, ou celui qui les apporte finit-il par devoir se justifier ? La grille « Qui porte le doute ? » (wetwo.fr/dossier) suit ce chemin dans des échanges documentés : ce qui reçoit une réponse, ce qui reste ouvert, et comment le doute ou la responsabilité changent de côté. Appliquée à Elizabeth Holmes, elle relève ce mouvement au complet en octobre 2015 : interrogée sur l’enquête du Wall Street Journal, elle conteste les articles, met en cause le journal et ses sources, puis présente Theranos comme la cible d’une représentation fausse. Le journal qui apportait les faits devient celui qui cause le tort. Ce renversement porte un nom, DARVO, décrit par la psychologue Jennifer Freyd : nier, attaquer celui qui apporte le signal, inverser les places de victime et d’auteur. Pour en savoir plus : wetwo.fr/darvo.

L’équipe de Robert Waldinger, dans l’étude de Harvard sur le développement adulte, posait aux participants une question qui peut servir de repère : qui pourriez-vous appeler au milieu de la nuit si vous étiez malade ou effrayé ? Certains n’ont trouvé personne. Une seule personne sur qui compter suffit déjà à changer beaucoup de choses, rappelait en 2026 la chercheuse Lara Aknin. La question ne demande pas si l’autre est sincère, elle demande si l’on se sent en sécurité avec lui.

Le corps, lui, va plus vite que les mots. Benjamin Libet a montré dans les années 1980 que l’activité du cerveau précède de quelques centaines de millisecondes la conscience que nous en avons. Antoine Bechara et Antonio Damasio ont montré en 1997 que le corps réagit à un piège avant que la pensée sache le nommer : face à des paquets de cartes piégés, la peau des participants réagissait avant même qu’ils se doutent du danger, alors que les patients atteints au vmPFC n’avaient pas cette réaction.

Les alarmes internes sont donc à écouter. Dans une relation où l’un s’alarme et l’autre reste calme, cette asymétrie est déjà un indice : le fonctionnement verrouillé ne s’alarme que s’il est remis en question, le fonctionnement sensible porte seul la souffrance de la relation. L’alarme dit avec certitude que quelque chose, ici, nous abîme. Elle ne dit pas toujours qui en est la cause, car le cerveau prédit aussi le présent avec le passé (voir l’article sur l’automate wetwo.fr/automate). Les actes le diront. La sincérité de l’autre est aveuglante, et le corps, souvent, a déjà vu.

Sources :

https://www.20minutes.fr/arts-stars/cinema/4258527-20261101-enorme-carton-etats-unis-documentaire-you-can-see-everything-peut-aussi-creer-surprise-france

https://thewrap.com/creative-content/movies/nathan-fielder-needs-help-to-understand-elizabeth-holmes-doc


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