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Le monde entier a une théorie sur les revirements de Donald Trump. D’un côté, ses partisans y voient une stratégie de négociation brillante, menacer fort pour obtenir plus. De l’autre, ses opposants y voient le chaos d’un dirigeant imprévisible, incohérent, voire instable. Ces deux lectures s’affrontent depuis des années sans jamais résoudre le problème.

C’est peut-être parce que ni l’une ni l’autre ne regarde au bon endroit.

En moins de deux semaines, sur le dossier iranien, Trump est passé de « toute une civilisation mourra cette nuit » à un cessez-le-feu signé, puis à un blocus naval, puis à une réouverture aux négociations. Quatre positions contradictoires en quelques jours. La séquence n’est pas seulement spectaculaire. Elle est répétitive. Les traders, à Wall Street, ont même créé un acronyme pour ce pattern répété : TACO, Trump Always Chickens Out. C’est devenu une stratégie d’investissement rentable. Ce qui devrait donner à réfléchir.

La question qui mérite d’être posée n’est pas « est-ce calculé ou chaotique ? ». C’est : pourquoi le résultat de chaque séquence ne modifie-t-il jamais durablement la suivante ?

Le moteur invisible est là, en amont de tout comportement visible. Une émotion interne, humiliation, menace perçue, blessure ancienne réactivée, produit une surcharge que le système ne peut pas traverser. Elle est trop intense, trop ancienne, trop liée à quelque chose qui ne s’est jamais résolu. Comme elle ne peut pas être digérée de l’intérieur, elle cherche une sortie vers l’extérieur. Et cette sortie suit toujours le même chemin : l’inversion accusatoire d’abord, ce n’est pas moi qui ai un problème, c’est l’autre qui m’attaque. Puis l’accusation, le juge est corrompu, le pape devrait faire attention quand il parle de théologie, les marchés sont manipulés. Puis la vengeance, une blessure ancienne, souvent sans lien direct avec la situation présente, se projette sur l’adversaire du moment qui devient le réceptacle de tout ce qui n’a jamais pu être digéré.

Ce qui s’explique en surface : stratégie pour les uns, chaos pour les autres; n’est ni l’un ni l’autre. C’est un circuit de décharge.

Ce circuit est protégé par deux mécanismes qui fonctionnent ensemble. L’ego d’abord, au sens psychologique du terme : une image de soi construite autour de l’infaillibilité, qui doit rester cohérente à tout prix. Le déni en est le gardien, il neutralise automatiquement tout signal qui menacerait cette image, non par calcul conscient, mais par réflexe de protection. Quand le narcissisme s’y ajoute, cette dépendance profonde à une image de supériorité, s’ajuster ne ressemble plus à une correction. Cela ressemble à un effondrement. Donc le système ne peut pas bouger. Pas ne veut pas. Ne peut pas.

C’est pourquoi les signaux correcteurs extérieurs rebondissent sans jamais atteindre leur cible. Les décisions des tribunaux qui invalident ses décrets. Les alliés qui expriment publiquement leur désaccord. Les marchés qui sanctionnent ses annonces. Les conseillers qui démissionnent. Aucun de ces signaux ne traverse. Chacun est retourné en preuve supplémentaire que la résistance est nécessaire, que les ennemis sont nombreux, que tenir la ligne est une forme de courage.

La répétition n’est jamais vécue comme une répétition par celui qui la produit. Le circuit se referme sur lui-même en se croyant cohérent.

Et c’est là que la question devient universelle. Ce mécanisme n’est pas l’apanage des dirigeants politiques ou des personnalités hors normes. Il opère dans le bureau du responsable dont les décisions sont régulièrement contestées sans que les contestations changent jamais rien. Dans la relation où la même demande est posée depuis des années et reçoit toujours la même réponse reformulée. Dans la famille où le même conflit se rejoue identiquement d’une réunion à l’autre, comme si rien de ce qui avait été dit n’avait existé. Avec des visages très différents, à des intensités très différentes, c’est le même circuit : surcharge émotionnelle non traversée, décharge vers l’extérieur, protection de l’image, fermeture au signal correcteur.

Ce que les revirements de Trump rendent visible à l’échelle mondiale, des millions de personnes le vivent dans leurs relations ordinaires, sans que le mécanisme soit nommé, sans que la répétition soit comprise pour ce qu’elle est.


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