Temps de lecture : 19 minutes ·

Que fait un système du réel lorsque reconnaître ce réel menace l’histoire intérieure dont dépend sa sécurité ?

Quand le réel menace l'intérieur

V0.14-08/26

Audio : Résumé et discussion autour de l’article

1 Introduction : sous le verrou

Un verrou est invisible. Le rendre visible fait apparaître une autre question : que protège-t-il exactement ? Une personne se montre brillante, rationnelle, capable de reconnaître une erreur technique, de modifier une hypothèse ou de reprendre un calcul, puis devient presque inaccessible dès qu’une discussion touche l’amour, l’abandon, le contrôle, la honte, le pouvoir, la vulnérabilité ou l’image qu’elle porte d’elle-même. La profondeur intellectuelle va très loin tant que le sujet reste extérieur. La limite apparaît lorsque la pensée approche l’horizon de son abîme intérieur, là où une blessure répétée a forgé une organisation de protection et où descendre commence à devenir douloureux.

Que fait un système de ce qu’il ressent lorsque ressentir menace sa sécurité intérieure ? Que fait-il du réel lorsque reconnaître ce réel menace l’histoire intérieure dont dépend cette sécurité ? Deux menaces apparaissent : l’émotion que le système a appris à tenir à distance, et l’identité qu’il a construite précisément pour rester à distance de cette émotion. La grille EPS/EPV, qui est ma propre grille de lecture, observe ce que fait le système lorsque l’une de ces deux zones, ou les deux ensemble, entrent en alarme.

2 D’où vient la protection ?

Le verrou émotionnel se met en place pour permettre à la personne de tenir dans un environnement où ses émotions ont trouvé trop peu de place, souvent de façon répétée. Quelque chose a été vécu comme trop menaçant, trop douloureux, trop humiliant, trop impuissant ou impossible à traverser avec les ressources disponibles à ces moments. La protection préserve alors l’individu et l’aide à s’adapter au sens imposé par son environnement. Ce qui a permis de tenir devient peu à peu une manière d’affronter ce qui arrive.

Cette réponse primaire prend plusieurs formes, attaque, fuite ou figement. La différence proposée par la grille EPS/EPV apparaît plus tard, lorsque l’expérience revient, lorsqu’un miroir est tendu, lorsque l’émotion ou le réel demande à être intégré.

L’EPS, Enfant Perdu Sensible, reste relié à son ressenti et perçoit une dissonance dans son environnement, quelque chose ne colle pas entre ce qu’il voit, ce qu’il ressent et ce que l’autre ou le groupe lui renvoie, il va alors tenter de résoudre cette dissonance extérieure depuis l’intérieur, il se demande ce qu’il n’a pas compris, ce qu’il a fait, ce qu’il doit corriger. Son piège apparaît là : son réflexe le conduit à chercher en lui ce qui pose problème alors que le problème se trouve essentiellement dans l’environnement. Chez l’EPS, quelque chose cloche dehors, il cherche d’abord ce qu’il pourrait modifier dedans.

L’EPV, Enfant Perdu avec Verrou structurel actif, rencontre une dissonance intérieure lorsque le réel heurte une zone verrouillée, quelque chose ne colle plus entre ce qui arrive et la représentation intérieure qui lui permet de rester en sécurité. Il va alors tenter de résoudre cette dissonance intérieure depuis l’extérieur, en modifiant la lecture du réel, en déplaçant la cause sur l’autre, en rationalisant ou réécrivant ce qui s’est passé afin de retrouver sa cohérence intérieure. Vu de l’extérieur, cette reconstruction prend alors la forme d’un mensonge, parfois très élaboré, alors qu’elle relève d’abord d’un mécanisme défensif largement inconscient : le système ne cherche pas nécessairement à tromper, il cherche à rendre de nouveau supportable ce qui vient de menacer sa sécurité intérieure. Chez l’EPV, quelque chose cloche dedans parce que le réel heurte sa représentation, il cherche d’abord ce qu’il pourrait modifier dehors.

L’image de Don’t Look Up rend cette bifurcation visible : une comète arrive, le ciel porte l’information, le groupe regarde le sol. Une première lecture y voit une peur de faire face à la menace, avec un recours momentané au déni devant l’effroi que provoque ce qui arrive. Cette lecture explique une première réaction, elle n’explique pas encore pourquoi le déni se maintient alors qu’intégrer le danger permettrait justement d’agir, de fuir ou de chercher une issue. Une autre menace apparaît derrière la première : regarder le ciel impose aussi de rencontrer sa propre vulnérabilité, reconnaître que l’on est vulnérable, exposé, susceptible d’être atteint, de perdre le contrôle ou de se retrouver impuissant face à ce qui arrive.

Un fonctionnement EPS voit qu’il y a un problème, perçoit la dissonance entre ce que montre le ciel et ce que fait le groupe, puis se demande pourquoi il réagit autrement que les autres et retourne le doute contre lui-même. Un fonctionnement EPV rencontre autre chose : cette vulnérabilité intérieure devient alors plus insupportable encore que la menace extérieure. Le système protège alors sa sécurité intérieure en détournant le regard, en déclarant la scène fausse ou reconstruite, en modifiant le réel plutôt qu’en rencontrant ce que ce réel fait surgir en lui.

Un exemple contemporain de cette séquence, autour de la langue française au Québec et de Donald Trump, est développé dans le court article wetwo.fr/faible.

EPS : dissonance extérieure → traitement intérieur.

EPV : dissonance intérieure → traitement extérieur.

Ces termes décrivent deux organisations dominantes de la protection face à la blessure, propres à la grille Vénoa et non des diagnostics cliniques. Les mouvements internalisants et externalisants décrits en psychologie entrent en résonance avec une partie de cette distinction. Karpman observe de son côté la mobilité entre Victime, Persécuteur et Sauveteur, l’OMS documente des trajectoires où l’exposition précoce à la violence augmente plus tard le risque de la subir de nouveau (victime), de l’exercer (persécuteur), ou d’associer les deux (persécuteur et victime). Ces travaux éclairent chacun une partie du mécanisme, la grille Vénoa propose de les relier dans une articulation commune.

Lenore Terr distingue utilement le trauma ponctuel, type I, du trauma répété ou prolongé, type II. Une agression, un accident ou une catastrophe provoquent parfois un choc ponctuel. Des violences physiques, sexuelles ou psychologiques répétées, un harcèlement, une humiliation durable ou un environnement relationnel menaçant installent une autre dynamique : le danger devient attendu. Certaines blessures restent discrètes, difficiles à nommer, parfois hors des grilles cliniques habituelles. La question posée ici regarde ce qu’elles ont appris au système.

Ce qui protège une première fois commence alors à être anticipé. Le système cherche désormais les signes annonciateurs du danger, parfois très éloignés de la scène initiale, et déclenche sa protection de plus en plus tôt, avec de moins en moins de passage par la conscience : une blessure ou un trauma déclenche une réponse de survie, qui procure soulagement et protection. Le danger se mémorise, l’anticipation s’installe, le mécanisme s’automatise : le système bascule en mode automate. Le présent déclenche alors une réponse fabriquée dans une autre époque. L’article Automate, wetwo.fr/automate, développe plus précisément cette mécanique prédictive.

Ferenczi décrit dès 1932 une forme particulièrement sévère de cette adaptation chez des victimes d’abus qui ne pouvaient ni fuir ni affronter : certaines perdent le contact avec leurs propres besoins, deviennent hypersensibles à ceux de l’agresseur et intériorisent sa logique. Il nomme ce mouvement l’identification à l’agresseur, une capitulation intérieure qui réduit le danger immédiat en épousant la forme de ce qui menace. Des travaux plus récents retrouvent chez des survivants adultes d’abus durant l’enfance une association entre l’identification à l’agresseur et des agressions tournées vers soi ou vers autrui. Le point commun reste le même : ce qui a protégé survit à la scène qui l’a rendu nécessaire.

3 Deux menaces et une frontière de profondeur

Le système rencontre alors deux formes de menace. La première vient de ce qu’il pourrait ressentir, la seconde de ce qu’il devrait reconnaître. Ressentir rapproche d’une souffrance ancienne. Reconnaître menace ce qui a été construit pour rester à distance de cette souffrance. Certaines personnes apprennent très tôt que pleurer, demander de l’aide, aimer, montrer sa peur ou sa vulnérabilité coûtent cher, humiliation, rejet, abandon, coups, perte de place. Le « sois fort » devient une consigne intérieure. Une émotion présente rapproche alors le système d’une ancienne expérience douloureuse, l’alarme reconnaît le danger avant que la conscience ait trouvé les mots.

Le réel crée la seconde menace lorsqu’il atteint une représentation dont dépend la sécurité intérieure. Un fait, une contradiction ou la souffrance de l’autre placent alors le système devant quelque chose dont dépend sa sécurité. Dire à quelqu’un « tu as peur » touche alors bien davantage que la peur présente : reconnaître cette peur signifie aussi reconnaître sa vulnérabilité et approcher ce que cette vulnérabilité risque de faire remonter. Le danger se construit dans cette prédiction de ce qui pourrait affleurer.

Un fonctionnement EPV conserve souvent une grande compétence analytique, une culture étendue et la capacité d’approfondir des domaines complexes.

Il suit avec finesse un problème, formule une hypothèse, la teste, reconnaît l’erreur et corrige son raisonnement tant que le mouvement reste extérieur. Dirigé vers lui-même, le même chemin rencontre une zone où l’émotion affleure et où la sécurité reprend la main. Le verrou devient alors une frontière de profondeur : jusqu’où la conscience est-elle capable de descendre dans les causes d’un comportement tout en restant capable de recevoir ce qu’elle rencontre ? Le sujet change, les mots changent, la frontière intérieure reste exactement au même endroit.

4 Le réel ou la représentation de soi

Une information contredit ce que je crois. Cette contradiction reste banale dans certaines situations, ou touche une représentation dont dépend mon équilibre intérieur. Leon Festinger décrit avec la dissonance cognitive la tension créée par des cognitions incompatibles et les mouvements par lesquels l’humain cherche à retrouver davantage de cohérence. Ziva Kunda montre ensuite que nos motivations orientent la manière dont nous cherchons, évaluons et construisons les raisons qui rendent une conclusion acceptable. La grille Vénoa déplace la question vers la sécurité intérieure : quel élément conserve alors la possibilité de bouger ?

La bifurcation proposée est simple. L’EPS garde ouverte la possibilité que le réel modifie sa représentation intérieure. L’EPV, lorsque son verrou structurel est engagé, tend à déplacer ou transformer sa lecture du réel pour ramener sa représentation intérieure vers la sécurité. Le système reconnaît facilement une erreur technique, puis la même capacité de remise en question rencontre sa frontière lorsque le réel atteint une représentation devenue nécessaire à l’équilibre intérieur.

4.1 Quand l’image de soi devient une sécurité intérieure

Une image de soi se construit parfois autour de phrases comme « je suis juste », « je suis fort », « je suis le meilleur », « j’ai raison », « je suis le Sauveur ». Certaines de ces représentations deviennent des points d’appui de la sécurité intérieure. Le réel les met à l’épreuve. « Je suis fort » rencontre une scène où quelqu’un me contredit, je cherche à lui prouver que j’ai raison, mon impuissance à l’obtenir devient insupportable, la perte de contrôle me rend agressif ou violent, et le miroir révèle soudain une contradiction entre la force que je me représente et ce que ma réaction montre de moi.

Le système cherche alors à briser le miroir ou à fabriquer une lecture qui réconcilie l’image et la scène. Contraindre devient être fort, imposer devient se faire respecter, obtenir l’obéissance devient avoir raison, la violence elle-même devient alors la preuve de cette force. Plus l’autre résiste, plus sa résistance confirme alors la nécessité du contrôle. L’inversion des valeurs permet à l’image intérieure et au réel reconstruit de coïncider de nouveau.

4.2 La souffrance de l’autre : le cheval de Troie du réel

L’autre dit : « Ce que tu as fait m’a profondément blessé. » Reçue affectivement, cette phrase ouvre une chaîne très simple : sa douleur existe réellement pour moi, j’ai contribué à cette douleur, ma représentation de moi apparaît alors incomplète, je dois regarder pourquoi j’ai agi ainsi. Et on descend. La souffrance de l’autre devient un cheval de Troie du réel : elle fait entrer dans le système l’expérience de l’autre et, avec elle, une information sur ce que notre propre acte a réellement produit.

Recevoir cette souffrance rapproche deux réalités, ce que l’autre ressent et ce que cela révèle de mon comportement. Si la descente atteint une zone potentiellement douloureuse, la protection reprend la main. Le déni devient alors l’un des moyens de rendre le réel compatible avec ce que le système parvient à intégrer.

5 De l’automatisme au miroir

Janet, Freud et Jung avaient rencontré sous des formes différentes un même paradoxe : quelque chose agit en nous tout en restant hors de notre conscience. Janet décrit dès 1889 des automatismes psychologiques poursuivant leur activité en dehors de la conscience ordinaire. Freud développe le refoulement, un contenu maintenu hors conscience continue à produire des effets. Jung décrit avec l’Ombre des parts de soi restées invisibles dont l’action se projette sur le monde extérieur. Ces approches parlent d’objets différents, elles convergent ici sur un point : ce qui échappe à la conscience continue à agir.

Le miroir rend perceptible quelque chose qui agissait jusque-là dans l’ombre. Une phrase, un fait, un témoin, une conséquence ou la souffrance de l’autre tiennent alors ce miroir. Ce qu’il montre renvoie une image déjà existante. Briser le miroir fait disparaître la visibilité de cette image, la réalité qui en est la source reste là.

Si le système intègre ce que le miroir révèle, la représentation intérieure se transforme. Si cette transformation approche une zone douloureuse, l’alarme donne la priorité à la sécurité : le système cherche à contester le reflet, sélectionner certains éléments, attaquer celui qui tient le miroir, détourner le regard ou déplacer la réalité de la scène. Chaque fait supplémentaire accroît alors potentiellement la contradiction intérieure et l’alarme. Les faits restent le point d’ancrage du réel, leur intégration dépend de ce que le système parvient à accueillir tout en préservant sa sécurité.

6 Premier temps : protection

Le réel menace, le système entre en alarme et cherche à déplacer ou travestir la scène pour retrouver sa sécurité intérieure. Le mouvement reste parfois entièrement hors conscience : un détail prend toute la place, le ton devient le sujet, la responsabilité change de côté, l’intention de l’autre est reconstruite, la chronologie réorganisée. Le déni joue ici un rôle majeur.

Lorsque l’image intérieure reste fixe, la réalité devient l’élément mobile. Le réalignement produit un soulagement : la scène reconstruite s’accorde de nouveau avec la représentation que je porte de moi. Ce soulagement confirme l’efficacité de la protection utilisée et rend la même voie plus accessible lors de la contradiction suivante. Le ressac apparaît lorsque cette restauration reste incomplète et qu’une part du réel continue à résister.

7 Second temps : le ressac

Le déplacement de la réalité laisse une part de la dissonance active. Le système a reconstruit la scène, quelque chose résiste encore : un fait vérifiable, un message, une décision, un témoin, la réaction de l’autre ou simplement le souvenir de ce qui s’est réellement passé. L’explication protège l’image intérieure, le soulagement existe, il reste incomplet. La scène semble terminée extérieurement et une tension reste active à l’intérieur.

Cette tension prépare le ressac : ce qui est resté ouvert dans la première scène cherche une autre scène pour retrouver sa cohérence et sa sécurité. Une autre dispute apparaît, un ancien grief revient, un adversaire différent devient central, un nouvel espace permet de reprendre la maîtrise, de redevenir celui qui sait, celui qui gagne, celui qui sauve ou celui qui subit l’injustice. Le sujet change, la fonction demeure : restaurer ailleurs ce qui est resté en déséquilibre ici.

J’appelle ici ressac identitaire ce déplacement de la charge vers une nouvelle scène de restauration après qu’une première scène a laissé l’équilibre intérieur en défaut. Ce concept appartient à la grille Vénoa. Il devient observable dans l’enchaînement des scènes, dans leur séquence et dans ce que chacune vient résoudre d’une tension interne restée active. Le ressac offre un autre « os à ronger », un nouvel endroit où reprendre le contrôle, restaurer l’image écornée et tenter de réparer la fissure laissée par la scène précédente.

Le ressac prend plusieurs formes. L’une d’elles possède déjà un nom en rhétorique : la prolepse, l’anticipation d’une objection ou d’une accusation. Dans certaines configurations défensives, ce déplacement devient particulièrement visible : le système attribue à l’autre ce que le miroir menace de lui renvoyer, avant même d’avoir à le rencontrer en lui-même. En psychologie, cette scène croise les notions de projection, d’externalisation, de défense ou d’inversion accusatoire. Dans la grille proposée ici, ces mécanismes deviennent alors différentes expressions d’un mouvement plus large : le ressac. Un exemple concret est celui que je décris dans cet article https://wetwo.fr/faible

8 Le collectif comme second système de sécurité

Selon sa dynamique, le groupe aide l’individu à intégrer une dissonance et à traverser l’insécurité, ou agit dans la direction inverse en offrant une représentation collective suffisamment sécurisante pour que ce que l’individu aurait dû affronter seul n’ait plus besoin d’être intégré. Les deux menaces réapparaissent, ce que le réel oblige à reconnaître de soi et ce qu’il oblige à ressentir de l’autre, avec une troisième force : l’appartenance elle-même.

Une démonstration de Brain Games rend ce mouvement immédiatement visible : dans une salle d’attente, des complices se lèvent à chaque bip sans explication. La personne qui ignore la règle finit par les imiter, continue après leur départ, puis transmet à son tour ce comportement à de nouveaux arrivants. Cette scène télévisée n’est pas une expérience scientifique publiée, elle donne une image simple d’un mécanisme documenté sous d’autres formes. Eisenberger, Lieberman et Williams montrent que l’exclusion sociale mobilise des réseaux associés à la détresse et à la douleur sociale : rester avec le groupe touche une sécurité beaucoup plus profonde qu’une simple préférence.

Asch montre qu’une majorité unanime infléchit le jugement d’un individu alors que la réalité perceptive reste directement accessible. Deutsch et Gerard distinguent l’influence informationnelle, les autres semblent savoir quelque chose que j’ignore, et l’influence normative, rester en accord avec le groupe devient un enjeu en soi. Sherif montre qu’une norme construite dans une situation ambiguë continue à influencer les individus lorsqu’ils se retrouvent seuls. Le groupe est sorti de la pièce, la représentation créée par le groupe reste à l’intérieur.

Jacobs et Campbell vont plus loin : une norme arbitraire introduite par des complices continue à circuler après le départ de ceux qui l’ont créée. Les nouveaux participants deviennent à leur tour les transmetteurs d’une règle dont ils ignorent l’origine. La norme s’érode progressivement, elle survit plusieurs générations de remplacement. Le comportement continue ainsi à circuler dans le groupe après la disparition de la situation qui l’avait déclenché. Il suffit que ses membres continuent à le reproduire et à le transmettre, même lorsque les membres présents au départ ont quitté le groupe.

Dans Don’t Look Up, tous regardent vers le sol, je regarde vers le sol, et le fait même que nous regardions ensemble rend le mouvement plus crédible et plus sécurisant que le ciel visible au-dessus de nous. Le déni écologique offre un miroir comparable : le GIEC établit clairement l’influence humaine sur le réchauffement récent, puis certains récits collectifs déplacent causalité, responsabilité ou urgence pour rendre cette réalité plus compatible avec certaines représentations du progrès, de la consommation ou de la maîtrise.

Le procès de Sean Combs (P-Diddy) permet d’observer le second miroir sous une forme différente. La défense a reconnu des violences domestiques, tout en soutenant que les activités sexuelles en cause étaient consenties ; les femmes décrivaient contrainte, menaces et coercition. Le jury l’a acquitté des chefs les plus graves de racketeering et de sex trafficking et condamné sur deux chefs de transport à des fins de prostitution.

Le mot agit alors sur la perception de la scène : une même relation s’organise autour de deux lectures presque opposées, « contrainte » ou « consentement », et modifie profondément ce qui devient perceptible, dicible, recevable. La grille retient la question que cette opposition rend visible : que devient la charge affective d’une scène lorsque ce qui apparaît comme contrôle et violence est réorganisé sous le mot « consentement » ?

Le déplacement va plus loin : la violence reste reconnue, puis elle est séparée de la sexualité. Les coups deviennent « violence domestique », les performances sexuelles restent examinées sous l’angle du « consentement », et une même relation se trouve découpée en réalités distinctes. Chaque fait reste visible séparément, leur articulation commence à disparaître. Le système conserve les faits et perd ce qu’ils racontent ensemble. La souffrance de la victime quitte alors progressivement le centre de la scène, tandis que le doute entre précisément dans l’espace créé entre les morceaux.

Orwell décrit en 1945, dans ses Notes sur le nationalisme, une autre conséquence de l’appartenance au groupe. Il donne au mot « nationalisme » un sens plus large que l’attachement à une nation : une manière d’attacher son identité à un camp, une doctrine ou une cause jusqu’à modifier ce qui devient recevable dans le réel. Un même fait change alors de valeur selon celui qui l’accomplit, certaines contradictions deviennent tolérables lorsqu’elles protègent le camp auquel on appartient. Son propre parcours donne du relief à cette observation : Orwell reste socialiste tout en critiquant durement les aveuglements et les falsifications qu’il observe chez certains socialistes et communistes, notamment après la guerre d’Espagne. Sa conviction demeure, le réel conserve la possibilité de la corriger.

8.1 Lorsque la protection devient destruction

Il arrive alors qu’un système construit pour retrouver sa sécurité produise les comportements qui aggravent le danger extérieur dont il cherche à se protéger.

L’exemple écologique rend la boucle lisible. Le danger réel installe une insécurité intérieure. Elle peut remettre en cause la représentation que le système se fait du monde, ou le rôle qu’il a lui-même joué dans ce qui menace. L’alarme qui en résulte se résout par le déni, le déplacement ou un récit alternatif, chacun procure un soulagement que la validation collective vient renforcer. Ce soulagement porte un coût : la capacité à agir sur le danger réel diminue, le danger s’aggrave, et une nouvelle alarme referme la boucle sur elle-même.

Le système individuel suit une logique simple : je souffre, je me protège, cette protection me soulage, je la reproduis. Le collectif prolonge le mouvement : nous nous sentons menacés, nous construisons un récit sécurisant, nous nous le confirmons mutuellement, notre capacité à agir sur la menace réelle diminue, la menace augmente et le récit se renforce. Vu de l’extérieur, certains comportements semblent irrationnels. De l’intérieur du verrou, ils suivent une logique cohérente : restaurer la sécurité, même si cette restauration finit par détruire le réel extérieur dont elle dépend. Le raisonnement reste très intelligent, certaines conclusions deviennent simplement inaccessibles parce qu’elles ouvriraient une porte vers la zone que le système cherche à tenir à distance.

9 Le pendant EPS : le doute qui ouvre et le risque de retournement

L’EPS paie un autre prix. Sa capacité à douter lui permet de rester plus longtemps dans la crise intérieure et de chercher ce qu’il n’a pas compris. Cette ouverture laisse une porte au réel, elle ouvre aussi la voie à la rumination, à la confusion, à la culpabilité ou à la suradaptation lorsque le système relationnel reste asymétrique. Le doute maintient une ouverture au réel tant qu’il inclut aussi la possibilité que l’autre se trompe. Il se retourne contre l’EPS lorsque sa propre réalité devient la seule variable continuellement remise en question.

Face à un système qui externalise la contradiction, l’EPS risque d’internaliser la contradiction. L’autre accuse, fuit, se ferme ou devient agressif, quelque chose ressemble malgré tout à une souffrance qui cherche une voie pour s’exprimer. L’EPS la perçoit, cherche ce qu’il a provoqué et en vient à conclure qu’il doit en être la cause. L’article sur la bulle dramatique développe cet emboîtement : le doute de l’un rencontre la certitude défensive de l’autre jusqu’à ce que l’un impose son récit et que l’autre perde progressivement confiance dans sa propre réalité.

On retrouve ici un parallèle fort avec ce qui a été vu avant, pour certaines victimes lorsque leur récit rencontre un cadre qui le requalifie ou le conteste. Dans le procès décrit de Combs (P-Diddy), les femmes décrivaient contrainte, menaces et coercition, tandis que la défense organisait les mêmes scènes autour du consentement. La victime se retrouve alors confrontée à une réalité extérieure qui lui renvoie une lecture opposée de ce qu’elle dit avoir vécu. Le doute trouve exactement là un point d’entrée : si l’autre affirme avec certitude une autre version, ai-je mal compris ce qui m’est arrivé, ai-je exagéré, suis-je moi-même en train de déformer la scène ?

Le doute de l’un rencontre alors non seulement la certitude défensive de l’autre, mais aussi l’alignement possible du collectif sur cette certitude. Le récit dominant devient progressivement la réalité partagée. Celui qui souffre commence à douter de ce qu’il a vécu, pendant que le groupe lui renvoie que l’autre version serait la plus raisonnable, la plus cohérente, la plus crédible. Le miroir individuel devient alors un miroir collectif : la victime ne rencontre plus seulement le déni de l’autre, elle rencontre un environnement entier qui finit par reprendre ce déni à son compte.

10 Le troisième état : garder plusieurs chemins ouverts

Le verrou réduit le nombre de réponses disponibles. Chez l’EPV, la sécurité intérieure pousse le système à déplacer la réalité pour préserver sa représentation interne. Chez l’EPS, préserver le lien conduit à déplacer toujours davantage sa propre réalité et à s’adapter jusqu’à se perdre. Les deux organisations restent alors enfermées dans leur ancienne manière de retrouver la sécurité.

Le troisième état ouvre un espace supplémentaire : rester quelque temps dans l’insécurité et laisser plusieurs réalités possibles coexister avant de trancher. Je peux avoir tort et continuer à exister pleinement ; l’autre peut souffrir et sa souffrance peut avoir plusieurs causes ; je peux reconnaître avoir blessé et regarder ce que cela dit de mon comportement ; je peux entendre la perception de l’autre tout en gardant accès à la mienne ; je peux ressentir une peur et continuer à observer le monde avant de décider ce qu’elle signifie.

Cet état maintient ensemble l’émotion, les faits et l’incertitude assez longtemps pour qu’une représentation nouvelle devienne possible. Le réel extérieur et le vécu intérieur bougent alors tous les deux. L’article consacré à la maturité émotionnelle (https://wetwo.fr/maturite) nomme cet espace le « je ne sais pas encore », ce moment où plusieurs réponses restent ouvertes et où le réel garde la possibilité de modifier la trajectoire. Le verrou transforme l’insécurité en automatisme (voir article https://wetwo.fr/automate). La maturité transforme l’insécurité en espace de choix.

La complexité garde plusieurs dimensions du réel accessibles assez longtemps pour permettre de comprendre. Le simplisme réduit cette complexité avant de l’avoir traversée et transforme facilement le monde en « vrai ou faux », « pour ou contre », « nous ou eux », jusqu’à organiser progressivement la pensée et l’émotion autour d’angles polarisés. La simplicité retrouve sa valeur plus tard : une compréhension complexe peut conduire à une réponse simple, claire et praticable.

Le troisième état n’est pas le milieu entre deux pôles. Il est la capacité de rester suffisamment ouvert pour que le réel puisse encore déplacer la pensée.

Voir sur le sujet binaire les articles wetwo.fr/polarisation et wetwo.fr/polarite

11 Le corps porte aussi la tension

La tension continue à s’exprimer dans le corps alors même qu’un récit conscient a retrouvé sa cohérence. Chez l’EPS, elle prend parfois la forme d’une somatisation sous l’effet du doute, du stress et d’une contradiction durable. Chez l’EPV, des manifestations somatiques apparaissent également : la scène a été reconstruite intérieurement, la contradiction et la dissonance gardent un coût, la tension émotionnelle reste active dans le corps. Le somatique renseigne sur la présence d’une tension. La distinction EPS/EPV apparaît ailleurs, dans la direction que prend le système pour traiter la dissonance, vers l’intérieur ou vers l’extérieur.

12 Conclusion

Le verrou commence comme une protection. Une souffrance apprend au système comment retrouver sa sécurité, la répétition transforme cette réponse en anticipation, puis l’anticipation devient automatique. Des années plus tard, la scène initiale appartient au passé et la protection continue à lire le présent avec une consigne venue d’une autre époque.

Le réel devient alors un miroir : une contradiction, la souffrance de l’autre, un fait ou une conséquence approchent une zone douloureuse, et le système doit trouver ce qui pourra bouger pour retrouver sa cohérence. Chez l’EPS, cette mobilité reste largement tournée vers l’intérieur, avec le risque de remettre toujours davantage sa propre réalité en question. Chez l’EPV, lorsque le verrou structurel est engagé, la réalité devient alors l’élément mobile, déplacée, travestie ou reconstruite jusqu’à retrouver une forme compatible avec la sécurité intérieure.

Une troisième voie apparaît lorsque l’émotion, les faits et l’incertitude restent ensemble assez longtemps pour permettre l’intégration d’une représentation nouvelle. Le réel extérieur participe alors à la transformation intérieure et la représentation intérieure bouge elle aussi. La réalité garde sa forme, les événements leur réalité, l’histoire et le passé leur existence, le système s’ajuste à ce qui est plutôt que de reconstruire ce qui a été.

Rendre ce mécanisme visible ouvre un accès plus direct au réel, vers soi comme vers l’extérieur. Le réel redevient une information avec laquelle il devient possible de se confronter et de grandir. La grille que je décris EPS/EPV est proposée ici comme une grille de lecture émotionnelle et relationnelle, destinée à éclairer un mécanisme et les trajectoires qu’il contribue à produire.

13 Repères et références

Terr, L. C. (1991). Childhood Traumas: An Outline and Overview, relais français : Dewulf, A.-C., Van Broeck, N. & Philippot, P. (2006). « L’état de stress post-traumatique chez l’enfant : questions autour de la description diagnostique ». Bulletin de psychologie, 59(1), n°481, 119-132. DOI : 10.3917/bupsy.481.0119. Les auteurs reprennent notamment la distinction de Terr entre traumatismes de type I et II.

Schauer, M. & Elbert, T. (2010). Dissociation Following Traumatic Stress, sur la dissociation traumatique, Kédia et al., Dissociation et mémoire traumatique, Dunod, 2019, Lopez & Bouasker sur la dissociation péritraumatique.

Freud, S. (1915/1988). « Le refoulement ». Dans Œuvres complètes de Freud / Psychanalyse, t. XIII, pp. 189-201. Paris : PUF.

Jung, C. G. (1951/1983), Aion / Ombre et projection. Aïon. Études sur la phénoménologie du Soi (E. Perrot & M.-M. Louzier-Sahler, trad.). Paris : Albin Michel.

Kunda, Z. (1990). The Case for Motivated Reasoning

GIEC (2021). « Résumé à l’intention des décideurs ». Dans Changement climatique 2021 : les bases scientifiques physiques. Contribution du Groupe de travail I au sixième Rapport d’évaluation du GIEC. Cambridge University Press

Doyle, J. (2022). Communicating climate change in Don’t Look Up

Reuters, 23 juin et 2 juillet 2025 ; 3 octobre 2025 : arguments de la défense, verdict et condamnation dans l’affaire Sean Combs.

Ferenczi, S. (1932/1985). Journal clinique : janvier-octobre 1932. Trad. du manuscrit allemand par le Groupe de traduction du Coq-Héron. Paris : Payot.

Ferenczi, S. (1933/1982). « Confusion de langue entre les adultes et l’enfant. Le langage de la tendresse et de la passion ». Dans Psychanalyse IV. Œuvres complètes, 1927-1933. Paris : Payot, pp. 125-135.

Bertrand, M. (2009). « L’identification à l’agresseur chez Ferenczi : masochisme, narcissisme ». Revue française de psychanalyse, 73(1), 11-20.

Sabourin, P. (2009). « L’identification à l’agresseur chez l’enfant victime ». Enfances & Psy, 45, 50-59.

Lahav, Y., Allende, S., Talmon, A., Ginzburg, K., & Spiegel, D. (2020). « Identification with the Aggressor and Inward and Outward Aggression in Abuse Survivors ». Journal of Interpersonal Violence, 37(5-6), 2705-2728. DOI: 10.1177/0886260520938516.

Organisation mondiale de la Santé. (2017). INSPIRE : Sept stratégies pour mettre fin à la violence à l’encontre des enfants. Genève : OMS. ISBN 978-92-4-256535-5.

Rogers, C. R. (2001). « Les conditions nécessaires et suffisantes d’une modification thérapeutique de la personnalité » (H.-G. Richon, trad.). Dans L’approche centrée sur la personne. Lausanne : Éditions Randin, pp. 253-269. Texte original publié en 1957.

Karpman, S. B. (1979). « Contes de fées et analyse dramatique du scénario ». Actualités en Analyse Transactionnelle, 9, 7-11. Texte original publié en 1968.

Festinger, L. (1957). A Theory of Cognitive Dissonance. Stanford University Press.

Janet, P. (1889). L’Automatisme psychologique. Paris : Félix Alcan.

Eisenberger, N. I., Lieberman, M. D. & Williams, K. D. (2003). « Does Rejection Hurt? An fMRI Study of Social Exclusion ». Science, 302(5643), 290-292. DOI : 10.1126/science.1089134.

Sherif, M. (1935). A Study of Some Social Factors in Perception. Archives of Psychology, 27, n°187 ; Sherif, M. (1936). The Psychology of Social Norms. Harper & Brothers.

Asch, S. E. (1951). « Effects of Group Pressure Upon the Modification and Distortion of Judgments ». In H. Guetzkow, Groups, Leadership and Men, pp. 177-190 ; Asch, S. E. (1956). « Studies of Independence and Conformity: I. A Minority of One Against a Unanimous Majority ». Psychological Monographs, 70(9), 1-70. DOI : 10.1037/h0093718.

Deutsch, M. & Gerard, H. B. (1955). « A Study of Normative and Informational Social Influences Upon Individual Judgment ». Journal of Abnormal and Social Psychology, 51(3), 629-636. DOI : 10.1037/h0046408.

Jacobs, R. C. & Campbell, D. T. (1961). « The Perpetuation of an Arbitrary Tradition Through Several Generations of a Laboratory Microculture ». Journal of Abnormal and Social Psychology, 62, 649-658. DOI : 10.1037/h0044182.

Combs : Reuters, 9 avril 2026 : audience d’appel

George Orwell Notes sur le nationalisme (1945)

George Orwell, « Notes sur le nationalisme »

Grille EPS/EPV, mode automate : construction Vénoa, grille de lecture émotionnelle et relationnelle, non diagnostique.


Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *