L’amour intégré, une pleine connexion ressentie entre deux consciences.

V1.0-10/26
Audio : Résumé et discussion autour de l’article
Imaginez un jardin où chaque fleur pousse librement, sans étouffer l’autre. Un lieu où le soleil n’est jamais retenu, où la pluie nourrit chaque racine sans distinction, où la croissance de l’une ne demande jamais que l’autre rapetisse.
C’est peut-être ainsi que commence la plénicité.
1 Plénicité
Plénicité, nom féminin, du latin plenus, plein, auquel s’ajoutent le lien et l’esprit de félicité.
La plénicité désigne un état relationnel d’harmonie et de bien-être partagé au sein d’un couple, où l’épanouissement individuel et la vie commune se nourrissent mutuellement.
Elle apparaît lorsque chacun contribue à la sérénité et à la croissance de l’autre, dans une relation fondée sur la bienveillance, le respect, l’ouverture, la tolérance, la vulnérabilité et une forme de conscience partagée.
La domination, le jugement et le contrôle sont incompatibles avec cet espace lorsqu’ils deviennent le mode de fonctionnement de la relation. La plénicité laisse place à un lien vivant, sincère et libre, dans lequel aimer signifie aussi encourager l’autre à devenir pleinement lui-même.
L’amour plein et la plénicité se rejoignent sans se confondre.
L’amour plein désigne une manière d’aimer. La plénicité désigne l’état relationnel qui naît lorsque cette manière d’aimer devient réciproque, vivante et suffisamment stable.
Une personne peut aimer pleinement sans vivre une relation plénicielle.
La plénicité demande le Deux.
L’amour plein peut encore exister dans le Un. Il y a moi. Il y a toi. Et il y a ce qui naît entre nous.
Avec le temps, une relation acquiert une histoire, des habitudes, des silences, une manière de se rapprocher, de rassurer, d’écouter, de se retrouver. Chacun nourrit le lien, et le lien finit lui-même par rendre certaines choses plus faciles, plus sûres, plus vivantes pour chacun.
La dynamique particulière de la plénicité tient ici : elle n’est pas seulement ce que chacun apporte au couple, elle est aussi ce que le couple rend possible chez chacun.
La vulnérabilité accueillie crée davantage de sécurité, et elle ouvre davantage d’authenticité. L’authenticité nourrit la confiance, et la confiance permet à son tour de se montrer plus profondément.
Une dynamique se construit dans cet espace de plénicité, et elle rend chacun plus libre.
De ce mot plénicité naît l’adjectif pléniciel ou plénicielle : une relation plénicielle, un couple pléniciel, une dynamique plénicielle.
La plénicité se déploie à plusieurs niveaux. La sphère individuelle concerne la relation à soi. La sphère plénicielle s’ouvre dans la relation à deux. La sphère collective étend cette relation au groupe et à la communauté. La sphère sociétale inscrit enfin chacun dans un environnement de culture, d’institutions et de représentations communes.
La famille occupe une place particulière dans ces niveaux, il y en a deux : celle dont nous héritons qui précède le Moi et en forme la terre et les racines, avec ce qu’elle a transmis ou retenu en sécurité, en reconnaissance et en lien, et celle que deux personnes choisissent, ou non, de fonder qui prolonge la sphère plénicielle ; le lien du couple devient à son tour le premier environnement des enfants qui viennent l’agrandir.
Ces espaces s’influencent. Le Moi fonde la qualité du Deux. Le Deux inspire le Nous. Le Nous façonne le Tous. Le Tous revient aussi toucher le Nous, le Deux et le Moi.
Une idée devient alors centrale.
La sécurité du lien ne vient plus de la réduction de la liberté de l’autre, elle peut au contraire devenir ce qui rend cette liberté possible.
Plus je me sens en sécurité dans le lien, moins j’ai besoin de te réduire pour te garder.
Plus je me sens relié, moins ta croissance devient une menace.
S’épanouir à travers l’autre, ce serait alors cultiver ensemble un jardin où chacun grandit librement. C’est un souffle partagé qui, au lieu d’éteindre la flamme de chacun, la ravive.
2 Les valeurs fondamentales de la plénicité
Une relation de plénicité repose sur des valeurs qui prennent corps dans le quotidien.
La gentillesse devient une force silencieuse, le respect continue d’exister au cœur des frictions et des désaccords. L’ouverture permet la rencontre, la fermeture creuse la distance. La conscience nous relie à ce qui vit en nous et chez l’autre. La bienveillance devient une forme de courage du cœur.
La liberté d’être gagne de l’espace lorsque le jugement et la critique reculent. La tolérance accueille l’autre dans sa différence. Les limites se posent avec fermeté sans violence. La vulnérabilité ouvre l’accès au doute, à la remise en question, à l’évolution et aux émotions profondes. Ces valeurs prennent une autre dimension lorsque deux personnes cherchent consciemment à les incarner ensemble.
C’est cela, à mes yeux, le vrai courage : être en lien sans se perdre, s’affirmer sans écraser, ressentir sans accuser.
La gentillesse prend parfois une forme minuscule. Émile voit que sa partenaire est fatiguée ; il prépare le plat qu’elle aime. Il passe l’aspirateur parce qu’il sait qu’un sol propre compte pour elle. Personne ne lui remettra une médaille. Il a simplement vu l’autre.
Le respect apparaît lorsque David écoute les choix de sa compagne, même lorsqu’ils diffèrent des siens, sans transformer le désaccord en sujet de correction.
La vulnérabilité apparaît lorsque Lisa dit qu’elle a peur, qu’elle doute, qu’elle ne sait pas, et que celui qui partage sa vie accueille cette ouverture sans l’utiliser contre elle.
La plénicité se joue aussi dans la capacité à recevoir ce qui dérange.
« Et si j’avais blessé l’autre sans le vouloir ? »
« Et si ce que je ressens ne racontait qu’une partie de ce qui s’est passé ? »
« Et si nous pouvions percevoir la même situation différemment sans que l’une de nos deux perceptions doive écraser l’autre ? »
Une relation vivante demande parfois plus que de la douceur : elle demande de supporter une contradiction sans transformer l’autre en adversaire, et d’accueillir assez de doute pour laisser l’autre exister sans l’étouffer.
3 Les freins à la plénicité
Des peurs, des blessures et certains fonctionnements relationnels peuvent entraver cette harmonie.
La jalousie lorsqu’elle envahit le lien, transforme l’épanouissement de l’autre en menace. Le besoin de contrôle cherche à ramener l’autre vers ce qui nous rassure. La peur de l’abandon pousse à s’accrocher, à surveiller, à réduire l’espace de liberté au moment où l’on redoute de perdre le lien.
Une communication fermée laisse les besoins et les peurs s’accumuler sous la surface. Le jugement et la critique finissent par enfermer l’autre dans l’image que nous lui renvoyons lorsqu’ils deviennent permanents.
Le refus du doute constitue un frein plus discret.
Si toute contradiction devient une attaque, si reconnaître une erreur menace l’image que nous avons de nous-mêmes, si l’émotion de l’autre doit être invalidée pour préserver notre propre récit, la relation s’appauvrit.
Deux réalités ne se rencontrent plus. Une seule doit gagner. Une relation peut renforcer une blessure. Elle peut aussi devenir l’espace où celle-ci commence à s’apaiser.
En prendre conscience permet de travailler ses peurs et ses blessures sans faire porter à l’autre le poids de nos manques, ni celui d’une maturité encore en construction.
La transformation individuelle compte profondément. Elle modifie notre manière d’entrer dans la relation, d’entendre, de répondre, de poser une limite ou de reconnaître notre part.
La plénicité, elle, demande le Deux.
Elle demande une possibilité réciproque d’entendre, de bouger, de reconnaître et de participer à la transformation du lien.
Une seule personne peut ouvrir une porte.
Deux personnes sont nécessaires pour habiter ensemble l’espace qui s’ouvre.
Aimer, accueillir et comprendre restent compatibles avec des limites fermes face à la domination, au contrôle, à la dévalorisation ou à la violence. La plénicité ne se confond pas avec une tolérance aveugle, et elle ne recherche ni la perfection ni la fusion totale.
La jalousie peut ouvrir un accès à la peur qu’elle recouvre. Le besoin de contrôle invite à reconnaître que l’autre possède sa propre vision du monde. La peur de l’abandon invite à retrouver sa propre valeur. La relation reste un choix, pas une prison.
L’attachement change alors de forme.
« Je tiens à toi, donc je dois te garder » peut peu à peu devenir : « Je tiens à toi, donc je veux aussi que tu puisses continuer à être toi. »
4 La plénicité en pratique
La plénicité accueille l’autre dans ses qualités, ses singularités et son unicité.
L’enjeu consiste moins à modeler son partenaire selon une attente personnelle qu’à l’accompagner dans son propre cheminement, à valoriser sa créativité, ses aspirations, ce qui l’anime.
Les suggestions et les questionnements gardent toute leur place. Ils offrent un regard extérieur précieux, parfois dérangeant. Leur fonction change tout : ouvrir une porte plutôt que rabaisser l’autre sur une faute, accompagner plutôt que condamner.
La plénicité, c’est aussi prendre plaisir à voir l’autre apprendre, grandir, acquérir de nouvelles compétences, approfondir sa pensée ou découvrir quelque chose de lui-même.
C’est éprouver de la reconnaissance, de la gratitude, pour ce qu’il nous apporte et pour ce que nous pouvons lui apporter.
Ce partage rejoint aussi le plaisir d’être utile à l’autre, de l’aider à évoluer, de contribuer à son épanouissement et de sentir que notre présence lui apporte quelque chose.
Valoriser celui ou celle avec qui l’on vit devient une composante profonde de la relation.
La plénicité apparaît également dans le plaisir de répondre, lorsque cela reste juste pour soi, aux attentes, aux besoins et aux désirs de l’autre. Cela relève d’une volonté sincère d’apporter quelque chose à celui ou celle que l’on aime, dans une dynamique qui respecte chacun.
Elle demande aussi de pouvoir exprimer ses attentes et ses besoins en sécurité, parler des sujets simples comme des plus intimes, laisser tomber quelques masques.
Elle se manifeste dans la joie de regarder l’autre s’épanouir dans des expériences qui lui appartiennent : le sport, le travail, un apprentissage, une rencontre, un chemin personnel, une vie sociale.
La plénicité ne repose pas sur une exclusivité restrictive du couple.
L’autre peut vivre des moments riches, heureux et nourrissants avec d’autres personnes, en notre présence ou en dehors de nous, sans que cette joie constitue en elle-même une menace pour le lien. Le couple ne possède pas tout ce qui rend l’autre heureux.
Le bonheur vécu ailleurs revient aussi vers le lien, l’enrichit, l’ouvre, lui apporte de l’air.
Le bien-être individuel nourrit alors le couple, et la sécurité du couple permet à chacun de continuer à grandir.
L’effet miroir, la contagion émotionnelle, la réciprocité, l’empathie, la bienveillance et l’amour participent à cette circulation. Quelque chose circule.
Cette circulation finit elle-même par donner sa couleur à la relation.
L’attention portée à l’autre tout en respectant sa liberté constitue une démarche volontaire, délibérée et consciente. La plénicité se construit : chacun participe activement à la qualité du lien.
Elle se rend visible dans des gestes très simples : envoyer quelques mots pour dire « Je pense à toi », écouter sans préparer immédiatement sa réponse, se réjouir sincèrement d’une réussite de l’autre même lorsqu’elle ne nous concerne pas directement.
Pierre obtient une promotion, Emma célèbre avec lui sans vivre sa réussite comme une diminution d’elle-même.
Emma reprend des cours de danse, Pierre l’encourage sans avoir besoin d’aimer lui-même la danse.
Chacun peut devenir le premier soutien de l’autre. La sécurité se construit ainsi, un moment après l’autre.
5 Le lien constant vivant
La plénicité est un mouvement constant, elle se nourrit de la possibilité de dire, d’entendre, de réparer et de réajuster, ce n’est pas un état atteint une fois pour toutes : elle vit.
5.1 Une ouverture au dialogue
La plénicité, c’est la présence continue du lien, un lien conscient, vivant, dans lequel chacun prend soin de soi tout en veillant sur l’autre, ce lien n’efface pas tout manque, ni ne devient fusion. Il respire, s’ajuste et laisse à chacun l’espace nécessaire pour exister.
Aimer de manière intégrée, c’est aimer sans se dissoudre et accueillir sans se perdre, c’est rester ancré en soi tout en restant ouvert à l’autre.
Le soin de soi apporte au lien son ancrage, l’attention à l’autre entretient la chaleur du couple, la conscience du lien maintient une présence, jusque dans le silence.
, bien avant elle, d’autres paroles ont construit encore et encore de la sécurité.
Des paroles accueillantes construisent la sécurité et le lien, elles rassurent : une parole difficile n’arrive alors plus dans un monde chargé, sous tension ou hostile.
Un silence change de sens lorsque la relation a appris qu’il peut simplement être un repos.
Se montrer vulnérable et ouvert devient plus facile lorsque cette vulnérabilité a déjà été accueillie sans être retournée contre celui qui l’a offerte.
Le couple devient alors un environnement relationnel dans lequel certaines choses deviennent progressivement plus faciles, d’autres moins menaçantes, et certaines enfin possibles pour la première fois.
Le lien tend vers un équilibre intérieur, et l’effort défensif y devient de moins en moins présent.
5.2 Le corps du lien
Une relation s’éprouve aussi dans le corps. Certaines présences apaisent, d’autres maintiennent en vigilance, et certaines paroles ouvrent, d’autres nous contractent avant même que nous ayons compris pourquoi.
Un regard rassure, et une voix peut tendre tout le corps, un silence peut devenir repos ou menace selon l’histoire du lien.
Le corps perçoit parfois avant que la pensée consciente n’ait formulé ce qui se passe.
Cette intuition trouve un écho dans certaines observations neuroscientifiques. Dans une étude menée par James Coan, Hillary Schaefer et Richard Davidson, la présence du conjoint, simplement en lui tenant la main, atténuait chez les participantes certaines réponses cérébrales associées à la menace. Cette atténuation variait également avec la qualité de la relation conjugale.
Le lien vécu comme sécurisant possède ainsi une dimension corporelle.
La présence de l’autre peut modifier la façon dont le corps répond à une situation menaçante.
5.3 La sagesse plénicielle
Le lien constant vivant représente peut-être ce point d’équilibre entre l’unité et la dualité.
« Je suis moi, tu es toi, et entre nous circule quelque chose de plus grand. »
Deux personnes restent deux personnes, et quelque chose existe entre elles.
Aimer ainsi, c’est honorer la vie dans l’autre sans se nier soi-même.
C’est maintenir la lumière du lien, même lorsque le regard se détourne un instant.
6 Amour et plénicité : l’alchimie de la rencontre
La plénicité prend aussi corps dans la dynamique de l’amour.
Plusieurs dimensions s’y rencontrent : la complicité des esprits, l’élan du cœur, le désir, l’alchimie des corps, la synchronicité du désir et du plaisir.
L’une sans les autres peut laisser un goût d’inaccompli.
La plénicité se nourrit de la capacité à écouter le rythme de l’autre, à parler des désirs, à dire les limites et à rechercher une harmonie sensuelle où le plaisir partagé compte davantage que la performance ou l’attente.
L’amour qui nourrit la plénicité suppose aussi une reconnaissance profonde des besoins de chacun : attention, sécurité, tendresse, liberté, partage.
Les cinq langages de l’amour popularisés par Gary Chapman offrent une grille intuitive pour parler de différentes manières de donner et de recevoir de l’affection. Leurs postulats centraux disposent de peu de soutien empirique, notamment l’existence d’un langage principal chez chacun, l’existence de cinq catégories distinctes et l’idée qu’un couple fonctionne mieux lorsque chacun utilise prioritairement le langage préféré de l’autre.
Leur intérêt demeure dans les questions qu’ils permettent d’ouvrir sur les besoins relationnels, que je développe dans l’article sur les trois dimensions des besoins, de la sphère du Moi à la relation à l’autre (wetwo.fr/besoins).
Deux personnes peuvent profondément s’aimer et continuer à exprimer leur affection de manières très différentes.
L’écoute authentique, non verrouillée, devient alors essentielle.
Entendre l’autre représente une première étape.
Accueillir ce qui vibre en soi et oser le partager en constitue une autre.
Lacan disait : « Aimer, c’est donner ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas. »
On peut l’entendre ainsi : celui qui a manqué d’amour, qui n’a jamais reçu de mots ni de gestes d’amour, offre ce qu’il n’a pas reçu pour combler cette blessure dans l’espoir de recevoir enfin en retour, et il l’offre parfois à quelqu’un qui n’est pas en capacité de le recevoir, porteur lui aussi d’une blessure. L’amour reçu peut faire peur à celui qui n’en a jamais reçu, comme à celui qui ne l’a reçu que sous condition, comme une monnaie d’échange : « je t’aime si tu fais cela pour moi », « je ne t’aime plus si tu sors du cadre ou si tu ne corresponds pas à ce que j’attends de toi ». L’amour devient alors un terrain insécurisé, où l’on ne sait jamais ce qui permettra de le recevoir, ni s’il peut être retiré car la condition ne serait pas satisfaite.
Dans la plénicité, aimer devient aussi offrir son espace intérieur, sans le transformer en monnaie d’échange, et accueillir l’espace de l’autre dans la même ouverture.
La communication peut être sincère, vivante, maladroite, hésitante, imparfaite : elle reste humaine et ouverte. Elle permet d’ajuster, de clarifier, de rassurer, de demander, de montrer quelque chose qui jusque-là restait caché.
Ce dialogue sincère est un art, souvent à apprendre.
Le décalage devient particulièrement visible lorsque l’un des partenaires fonctionne durablement sous verrou émotionnel.
Un geste aussi simple que le baiser peut alors devenir source de malaise ou d’inconfort.
Les lèvres se touchent. La scène ressemble extérieurement à un baiser.
Le partenaire qui reçoit ce geste peut éprouver quelque chose de mécanique, de décalé, presque absurde ou burlesque, comme si le mouvement avait été conservé et que la résonance intérieure qui lui donne son sens avait disparu.
Le corps peut accomplir le geste sans que le cœur soit complètement relié à l’autre.
Une partie de la présence émotionnelle semble manquer, comme si l’être devenait absent à lui-même autant qu’à l’autre.
Ce qui manque alors, pour celui qui éprouve ce décalage, tient à cette vibration intime qui donne au contact sa densité, à cette connexion entre l’élan du désir, l’émotion et l’acte lui-même. Le contact peut laisser une impression de vide ou d’étrangeté.
Il arrive qu’une relation ultérieure réellement connectée fasse apparaître cette différence avec une évidence bouleversante.
Un baiser vivant, porté par la présence, le désir et l’émotion, ne produit pas la même expérience qu’un geste accompli alors que le verrouillage émotionnel coupe une partie de cette connexion intérieur.
La plénicité demande cette présence réelle à ses émotions, au-delà de leur apparence extérieure : la connexion.
7 La force des projets communs
La plénicité s’incarne aussi dans ce que deux êtres choisissent de construire ensemble.
Créer une famille, voyager, développer une activité, réaliser une œuvre, transformer une maison ou simplement cultiver un art de vivre à deux : les formes changent, le mouvement des projets demeure.
Le projet commun permet au couple de regarder dans la même direction sans demander aux deux individus de devenir identiques.
Il devient un espace d’apprentissage où l’on découvre l’autre autrement, dans la décision, l’adversité, l’échec, le recommencement et les victoires partagées.
Chaque victoire commune nourrit la relation d’une énergie nouvelle.
Ces projets deviennent alors une troisième entité vivante, fruit de l’union des deux êtres.
Quelque chose grandit avec eux, les relie, les inspire, crée des souvenirs, provoque des décisions et donne un sens renouvelé à leur engagement.
La plénicité dépasse alors le simple bonheur partagé.
Elle devient un espace d’évolution, un creuset d’accomplissement et d’enracinement.
Au Québec, Audrey Brassard et Yvan Lussier ont étudié les activités physiques et de loisirs pratiquées en couple comme facteurs de protection de la satisfaction conjugale.
8 Plénicité et étude de Harvard : un écho scientifique
La célèbre étude longitudinale de Harvard commencée en 1938 apporte un éclairage intéressant sur l’importance de la qualité relationnelle.
Les deux se rencontrent sur un point majeur : la qualité des relations humaines compte profondément dans la trajectoire d’une vie.
Le psychiatre Robert Waldinger, qui a longtemps dirigé cette étude, en a tiré un résultat devenu célèbre : les personnes les plus satisfaites de leurs relations à 50 ans étaient en meilleure santé à 80 ans. Il le résume d’une formule : « La solitude tue. »
L’enjeu dépasse donc le simple fait d’être entouré. On peut être entouré et rester seul.
On peut même être deux et vivre une profonde solitude relationnelle.
On peut partager un toit, un lit, des repas, des vacances, une famille, et ne plus rencontrer réellement l’autre.
La question porte sur la qualité du lien : sa sécurité, sa profondeur, sa capacité à nourrir, à permettre l’expression, la proximité et l’autonomie.
Cette question rejoint aussi ce que produit le verrou émotionnel : l’isolement relationnel ne correspond pas toujours à l’absence physique des autres. Il peut exister au cœur même d’une relation lorsque la connexion émotionnelle devient inaccessible ou se verrouille.
La plénicité interroge ainsi moins l’existence d’une relation que la qualité de la relation que nous habitons.
Côté francophone, une revue publiée dans Psychologie française (Blois-Da Conceição et al., 2017) fait le point sur les liens entre soutien social et santé.
9 En somme
La plénicité est cette harmonie subtile qui apparaît lorsque chacun, en cultivant son propre épanouissement, contribue en même temps à une relation mutuellement nourrissante. Le jardin du début continue alors à grandir.
Chacun y garde ses racines et son espace, et y apporte son terreau et sa lumière.
Et chacun prend aussi soin de ce qui pousse entre les deux.
Cet espace se construit par la présence, l’ouverture, la parole, par le retour au ressenti, par le courage de montrer ce qui se passe réellement à l’intérieur et par la capacité d’accueillir une contradiction sans transformer celui qui la formule en menace.
L’amour plein peut alors dire : « Je t’aime, et cela me blesse. »
« Je t’aime, et cette limite compte. »
« Je t’aime, et je veux que tu te sentes aimé et valorisé. »
L’amour et la limite peuvent vivre dans la même phrase.
La liberté et le lien peuvent vivre dans le même espace.
L’amour plein peut rester là, même quand tout vacille.
Rester là ne signifie pas tout accepter.
Il peut poser une limite, protéger, s’éloigner parfois, dire non, et continuer à reconnaître l’autre.
La plénicité ne consiste pas à trouver quelqu’un avec qui ne plus avoir peur.
Elle consiste à construire un lien dans lequel la peur n’a plus besoin de gouverner la relation. Je reste moi. Tu restes toi. Et nous prenons soin de ce qui existe entre nous.
Et si je devais vous souhaiter quelque chose, ce serait cet amour plein, la liberté d’aimer et la conscience d’être.
Aimer pleinement, c’est apporter, recevoir et accueillir la vulnérabilité et l’émotion qui enrichissent la connexion, et c’est peut-être finalement cela : ne plus demander à l’autre de rapetisser pour que le lien puisse survivre.
10 Références
Pour aller plus loin sur le verrou émotionnel : wetwo.fr/invisible ou wetwo.fr/enfant et quant à l’expression des besoins wetwo.fr/besoins
Pour compléter : wetwo.fr/amourplein et wetwo.fr/amour
Blois-Da Conceição, S., Galiano, A.-R., Sagne, A. & Poussin, M. (2017). Données actuelles et perspectives futures dans l’étude des liens entre soutien social et santé : vers une prise en compte des attitudes à l’égard du réseau de soutien en psychologie de la santé. Psychologie Française, 62(2), 135-162. DOI : 10.1016/j.psfr.2016.06.002.
Coan, J. A., Schaefer, H. S. & Davidson, R. J. (2006). Lending a Hand: Social Regulation of the Neural Response to Threat. Psychological Science, 17(12).
Impett, E. A., Park, H. G. & Muise, A. (2024). Popular Psychology Through a Scientific Lens: Evaluating Love Languages From a Relationship Science Perspective. Current Directions in Psychological Science, 33(2).
Brassard, A. & Lussier, Y. (2008). Pratique d’activités physiques et de loisirs en couple : facteurs de protection de la satisfaction conjugale. Revue internationale de psychologie sociale, 21(3), 41-65.
Harvard Study of Adult Development, travaux présentés notamment par Robert Waldinger sur les relations, la santé et le bien-être au cours de la vie.
https://www.psychologies.com/moi/se-connaitre/Le-mal-du-siecle-nest-ni-le-stress-ni-le-burn-out-ce-que-80-ans-de-recherche-a-Harvard-revelent-sur-le-vrai-secret-du-bonheur-599808

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