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Pourquoi une chose qui n’existe pas encore peut-elle déjà produire du stress ? Du non-savoir au doute, au contrôle et à l’attrait de l’autorité.

L'incertitude : ce que notre besoin de certitude cherche à cacher

V0.9-10/26

Audio : Résumé et discussion autour de l’article

1 Une phrase de Sénèque, une question restée ouverte

Sénèque écrivait dans sa treizième lettre à Lucilius que nous souffrons plus souvent dans notre imagination que dans la réalité. Deux mille ans plus tard, cette phrase décrit le réel et reste bien familière. Nous souffrons d’une rupture qui n’a pas encore eu lieu, d’un échec encore imaginaire, d’un rejet possible, d’une maladie redoutée, d’un manque d’argent, d’un avenir qui n’existe pas encore.

La phrase décrit l’anticipation. Elle laisse pourtant une question ouverte : pourquoi ce qui n’existe pas encore peut-il déjà produire autant de stress ?

Un mot relie peut-être une partie de ces situations : l’incertitude.

Ne pas savoir si quelque chose va arriver, alors que l’on redoute que cela arrive, ne pas savoir quand, ni comment, ne pas savoir ce que l’autre pense, s’il va rester, partir, attaquer, aimer, rejeter, ne pas savoir si notre propre lecture est juste. L’incertitude ouvre un espace sans réponse stable, et c’est cet espace qui peut nous insécuriser. Cet espace peut être vivant et il peut aussi devenir menaçant.

Le danger nous inquiète, c’est compréhensible. L’incertitude peut parfois devenir plus éprouvante encore, parce qu’elle nous empêche d’anticiper ce qui pourrait arriver. Nous ne savons ni ce qui nous attend, ni si nous disposerons des ressources pour y faire face. Notre imagination commence alors à remplir les espaces laissés vides, parfois avec des scénarios bien plus menaçants que ce que la réalité nous réserve.

2 Ce que ne pas savoir fait au cerveau

Les recherches sur l’anxiété montrent que l’incertitude concernant une menace future peut augmenter le stress. Une menace incertaine est particulièrement difficile à appréhender parce que nous savons moins bien ce qui va arriver, quand cela va arriver et comment nous y préparer.

Des expériences ont également montré qu’une incertitude plus forte concernant la survenue d’un événement désagréable s’accompagne d’une augmentation du stress ressenti et de plusieurs réponses physiologiques. Le danger lui-même ne suffit pas à expliquer toute la réaction. Le fait de ne pas savoir s’il va réellement survenir compte pour beaucoup.

La psychologie étudie ainsi la peur de l’inconnu, l’intolérance à l’incertitude, l’incertitude concernant soi et son identité, ou encore le besoin de parvenir rapidement à une réponse stable. Quelque part ces notions se rejoignent : la difficulté à rester dans un espace où la réponse manque.

L’incertitude rend l’avenir moins prévisible. Il devient alors plus difficile de préparer une réponse et de savoir si l’on pourra faire face à ce qui arrive. Le contrôle perçu diminue, nous nous sentons davantage exposés à ce qui pourrait survenir, et le stress augmente.

3 L’incertitude n’est pas le danger

Une nuance mérite d’être conservée : l’incertitude n’est pas automatiquement nocive.

Certains chercheurs ont séparé expérimentalement incertitude et menace. Dans une condition de faible menace, l’incertitude pouvait s’accompagner de davantage de tolérance politique ; lorsque la menace perçue augmentait, elle s’accompagnait au contraire de davantage de fermeture et d’intolérance. Cette différence permet aussi d’interroger les rapports entre menace, fermeture et autoritarisme.

Autrement dit, le problème n’est peut-être pas seulement de ne pas savoir. Il apparaît lorsque le système vit ce non-savoir comme une exposition qu’il ne se sent pas capable de gérer.

Lorsque l’incertitude est vécue dans un contexte suffisamment sécurisant, elle peut laisser place à l’exploration, à la curiosité et à l’adaptation. Lorsqu’elle est associée à une menace, elle peut au contraire renforcer le besoin de retrouver rapidement un cadre stable et de réduire ce qui reste incertain.

C’est ici que le mot vulnérabilité devient utile, car être vulnérable ne signifie pas être faible, comme le suggèrent certaines lectures défensives de la vulnérabilité. Cela signifie ici être exposé à quelque chose dont on ne connaît pas encore l’issue et que l’on ne peut pas entièrement contrôler, et ce qui échappe au contrôle peut intensifier l’insécurité lorsque la vulnérabilité est vécue comme une menace. Une réponse possible consiste alors à rechercher davantage de contrôle, parfois jusqu’à l’autoritarisme.

4 L’incertitude qui devient peur

L’incertitude ne produit pas mécaniquement la peur, elle ouvre un espace dont l’issue reste inconnue. Si cet espace peut être exploré sans menace majeure, il peut nourrir la curiosité, l’apprentissage et l’adaptation.

La dynamique change lorsque le non-savoir est vécu comme une exposition : quelque chose peut arriver, je ne sais pas quoi, je ne sais pas quand, et je ne sais pas encore si je pourrai y faire face. L’incertitude rencontre alors la vulnérabilité, et la vulnérabilité peut devenir peur.

Cette peur ne conduit pas nécessairement au déni, elle peut pousser à chercher de l’information, à demander de l’aide, à préparer une réponse ou à accepter temporairement de ne pas savoir.

Dans d’autres fonctionnements, surtout lorsque la vulnérabilité elle-même est difficile à tolérer, la recherche de sécurité peut prendre une autre direction : réduire les possibles, reprendre le contrôle, fixer une interprétation, écarter ce qui la contredit.

Le déni peut alors devenir l’une des façons de diminuer non seulement la douleur d’un fait, mais aussi la peur et l’incertitude que ce fait vient de rouvrir.

L’incertitude nous place face à une situation dont nous ne connaissons pas encore l’issue, elle nous expose à quelque chose que nous ne pouvons ni totalement prévoir ni totalement maîtriser. Cette exposition nous rend vulnérables. Si cette vulnérabilité est vécue comme une menace, la peur peut apparaître et, avec elle, le besoin de retrouver de la sécurité. C’est alors que les chemins peuvent commencer à diverger : certains systèmes restent ouverts assez longtemps pour chercher, comprendre et s’adapter à l’imprévu, tandis que d’autres cherchent davantage à retrouver de la sécurité en réduisant ce qui reste incertain et en reprenant la maîtrise de ce qui leur échappe.

La différence se situe peut-être autant dans ce que le système apprend à faire de la peur que dans la peur elle-même, commune à l’être humain.

5 Incertitude, vulnérabilité et contrôle

L’incertitude retire momentanément trois choses qui rassurent : savoir ce qui va arriver, savoir comment y répondre, savoir que notre réponse suffira.

La certitude fait l’inverse : elle réduit les possibles, elle donne une cause, elle donne une direction, elle rassure et transforme un monde ouvert en récit plus fermé.

La psychologie décrit aussi un besoin de clôture cognitive : le besoin d’obtenir rapidement une réponse stable lorsqu’une situation reste ambiguë. Plus l’incertitude devient difficile à supporter, plus une réponse claire peut elle-même devenir rassurante, indépendamment de sa justesse.

Ce besoin de fermeture peut aussi se renforcer lorsque la menace augmente, dans certains contextes, la recherche de certitude, de stabilité et de règles claires s’accompagne alors d’une plus grande attirance pour des réponses rigides, directives ou autoritaires.

Une conviction peut donc rassurer pour deux raisons très différentes : parce qu’elle correspond bien au réel, ou parce qu’elle met fin à l’incertitude. Les deux peuvent se confondre de l’intérieur.

C’est là qu’une certitude peut cesser d’être seulement une conclusion et devenir une protection.

6 Deux directions face à la même vulnérabilité

La psychologie distingue depuis longtemps des fonctionnements davantage internalisants et davantage externalisants. Cette distinction ne se superpose pas directement à la grille EPS/EPV que propose Vénoa. Elle offre néanmoins un parallèle intéressant.

Le doute visible se repère facilement du côté internalisant. La personne se demande : « Et si je me trompais ? », « Qu’ai-je fait ? », « Est-ce encore moi le problème ? ». L’incertitude reste dans le champ intérieur. Elle peut devenir rumination, anxiété, culpabilité ou recherche incessante de compréhension, le pourquoi aussi l’habite.

Le mouvement externalisant peut être beaucoup moins lisible, car la tension ne prend pas nécessairement la forme consciente du doute. La personne peut alors sembler stable, sûre d’elle, et adopter des comportements de fermeture, rigidité, accusation, action impulsive, déplacement de la cause ou recherche de contrôle.

Des travaux montrent que l’intolérance à l’incertitude n’apparaît pas seulement sous la forme visible de l’inquiétude, du doute ou de la rumination. Elle peut aussi être associée à des manifestations externalisantes, comme l’agressivité, l’impulsivité ou certaines conduites à risque, parfois utilisées pour diminuer une détresse intérieure.

D’autres recherches retrouvent cette association dès l’enfance, avec des symptômes aussi bien internalisants qu’externalisants. Ces résultats montrent qu’une difficulté à tolérer l’incertitude peut prendre des formes très différentes selon la manière dont elle est traitée. L’absence apparente de doute ne prouve donc pas à elle seule une bonne tolérance à l’incertitude, la certitude rigide pourrait précisément être une manière de réduire cette incertitude.

La proposition qui suit appartient à la grille Vénoa : face à une vulnérabilité ouverte par l’incertitude, un fonctionnement davantage internalisant peut chercher la sécurité par la compréhension, la lisibilité et le lien ; un fonctionnement davantage externalisant peut chercher davantage la sécurité par la maîtrise, la fermeture et le contrôle du cadre.

Dans un fonctionnement davantage internalisant, l’incertitude reste perceptible à l’intérieur. Elle devient doute, questionnement, recherche de compréhension. La personne cherche à rendre la situation plus lisible, à comprendre ce qu’elle n’a peut-être pas vu, à confronter sa lecture aux faits ou au regard de l’autre. La sécurité est alors recherchée dans la compréhension, la lisibilité et le lien. Poussé trop loin, ce mouvement peut devenir rumination, culpabilité ou remise en question permanente de soi.

Dans un fonctionnement davantage externalisant, la vulnérabilité ouverte par l’incertitude peut devenir plus difficile à tolérer. Le système cherche alors davantage à réduire l’espace du doute : reprendre la maîtrise du cadre, fixer une interprétation, désigner une cause, retrouver une conclusion stable. La certitude peut ainsi devenir défensive. Ce qui la contredit devient d’autant plus difficile à accueillir qu’une information nouvelle ne remet pas seulement la conclusion en cause : elle rouvre aussi l’incertitude que cette conclusion avait permis de refermer.

7 Le piège de la certitude visible

Une asymétrie apparaît alors : celui qui doute montre son doute. Celui qui ferme la question montre sa certitude.

Vu de l’extérieur, le premier peut paraître fragile et le second solide. La scène peut pourtant raconter autre chose. Le premier garde encore la possibilité d’avoir tort, le second peut avoir besoin que cette possibilité disparaisse.

Celui qui doute n’est donc pas nécessairement celui qui tolère le moins bien le réel. Celui qui ne doute plus n’est pas nécessairement celui qui le voit le mieux.

Cela rejoint une inversion récurrente : celui qui peut se remettre en question paraît faible ; celui qui ne le peut plus peut paraître fort.

8 Celui qui parle fort

L’expression « celui qui parle fort » désigne la personne qui apporte une certitude socialement audible : un récit simple, une causalité claire, une norme, un responsable, une direction, elle ne désigne pas le volume de la voix.

Les recherches montrent que l’incertitude concernant soi peut renforcer l’attrait pour des groupes fortement structurés et pour des figures capables d’offrir une direction claire. Le signe d’autorité lui-même peut aussi orienter la conformité : un uniforme, une fonction ou une position reconnue suffisent parfois à rendre une consigne plus facilement suivie.

Le leader directif ne rassure donc pas seulement parce qu’il aurait raison. Il peut rassurer parce qu’il paraît savoir. Il réduit momentanément l’espace du doute et donne l’impression qu’une direction existe.

Le leader ne rassure donc pas seulement parce qu’il aurait raison. Il peut rassurer parce qu’il paraît savoir : « Voici le problème. Voici l’ennemi. Voici la solution. Voici qui nous sommes. » Le monde devient plus simple, la complexité apportant avec elle l’incertitude.

Cette simplicité possède un prix : tout ce qui réintroduit de l’incertitude peut alors devenir menaçant. Le contradicteur ne porte plus seulement une information. Il rouvre le champ.

9 L’information devient le problème

C’est ici que le déni et le DARVO peuvent être relus sous un angle supplémentaire. DARVO, terme proposé par la psychologue Jennifer Freyd, décrit une trajectoire observable : nier, attaquer celui qui met en cause, puis renverser les positions de victime et d’auteur. Il ne suffit pas à expliquer pourquoi cette trajectoire apparaît.

La grille Vénoa propose l’hypothèse qu’une partie de ces séquences puisse aussi servir à refermer une incertitude devenue trop coûteuse : l’information menaçante ne remet pas seulement une idée en cause. Elle rouvre un espace d’incertitude et de vulnérabilité. Si cet espace devient trop difficile à habiter, le système peut chercher à le refermer : le fait est nié ou déplacé, celui qui l’apporte devient progressivement le problème, puis les positions peuvent s’inverser. Le récit retrouve alors sa cohérence, tandis que l’information initiale sort peu à peu du champ.

On ne traite plus l’information. On traite celui qui l’apporte.

Faire perdre sa crédibilité au porteur de la contradiction permet alors de conserver le récit sans avoir à intégrer ce qui le déstabilise. Cette lecture ne transforme pas DARVO en mécanisme de l’incertitude. Elle propose un moteur possible dans certaines scènes.

10 Don’t Look Up : quand regarder ouvre trop d’inconnu

Le film Don’t Look Up fonctionne presque comme une expérience de pensée mettant en valeur ce qui est décrit ici. Une information arrive : quelque chose de colossal menace le monde connu. Regarder oblige à modifier le récit collectif, ne pas regarder permet de conserver encore un peu l’ancien monde.

Le déni n’efface évidemment pas la réalité, il peut par contre réduire momentanément l’incertitude intérieure provoquée par cette réalité.

Le scientifique dit : « Voici les faits et ils détruisent nos repères. » Le récit rassurant peut répondre : « Tout est sous contrôle. » Psychologiquement, la seconde phrase peut être plus facile à habiter, même si elle est factuellement fausse et plus pauvre.

Le film rend visible une mécanique que la psychologie sociale permet d’interroger : sous menace, la fermeture peut devenir plus rassurante que l’ouverture au réel. Il ne constitue pas une preuve scientifique ; il donne une forme sensible à cette hypothèse.

11 La caverne de Platon : le connu protège

La caverne de Platon offre alors une autre image. Ouvrir la porte représente l’inconnu, rester à l’intérieur représente le connu. On peut rester parmi les ombres parce qu’on ignore l’existence de la lumière. Une autre possibilité apparaît : les ombres sont aussi familières. Leur mouvement est connu, le cadre est stable, les places sont distribuées. Le monde extérieur, lui, au-delà de la peur de le découvrir, oblige aussi à perdre ces repères avant d’en construire d’autres.

On ne reste pas nécessairement dans la caverne parce qu’on aime les ombres. On peut y rester parce qu’on connaît déjà leur mouvement. La peur de l’inconnu, dehors, peut devenir le moteur premier, parfois sans être reconnue : qu’y a-t-il derrière la porte ? Un tigre, un ours, un autre animal sauvage ? Ou un humain, un étranger peut-être mal intentionné, qui voudrait entrer dans notre espace ou s’installer à notre place ?

Sortir ne demande donc pas seulement d’accepter une vérité nouvelle. Il demande de traverser un temps où l’ancienne certitude ne tient plus et où la nouvelle réalité n’est pas encore devenue familière, avec cette peur latente encore à apprivoiser.

Ce passage est une expérience de vulnérabilité.

12 La bulle dramatique : deux sécurités qui peuvent s’emboîter

Dans certaines relations, les deux directions peuvent alors se rencontrer.

Le fonctionnement sensible peut chercher de la lisibilité, il demande, explique, tente de comprendre, revient aux faits et au lien, et poussé trop loin, son doute peut aussi l’amener à chercher une stabilité chez quelqu’un qui semble plus certain que lui, qui possède cette assurance rassurante.

Le fonctionnement verrouillé peut de son côté rechercher une maîtrise du cadre. Sa certitude réduit son propre inconfort et peut, en même temps, rassurer celui qui cherche un repère.

Le fonctionnement verrouillé peut alors apporter la certitude qui manque au sensible, et le sensible peut apporter la présence émotionnelle dont le verrouillé s’est en partie coupé. Chacun apaise provisoirement quelque chose chez l’autre, et la bulle peut se refermer.

Le piège devient plus profond lorsque le sensible suppose une symétrie : « Puisque je cherche sincèrement à comprendre, tu cherches toi aussi à comprendre. Puisque les faits peuvent modifier ma lecture, ils finiront par modifier la tienne. Puisque je peux reconnaître ma part, tu finiras par reconnaître la tienne. »

Voir que cette symétrie n’existe pas toujours peut menacer son rôle loyal, voire sacrificiel. Partir ne signifie plus seulement quitter une relation. Cela peut signifier renoncer à l’identité de celui qui comprend, tient, répare ou sauve.

13 De la relation au collectif

Le même axe peut changer d’échelle sans devenir pour autant une loi universelle. Une famille peut valoriser celui qui paraît solide. Une entreprise peut récompenser celui qui décide sans montrer de doute. Un groupe peut préférer un récit ferme à une réalité complexe. Une société en crise peut rechercher une figure capable de dire qui est responsable et ce qu’il faut faire.

Chaque niveau peut alors renforcer le suivant : la certitude attire, l’adhésion confirme la certitude, la certitude devient norme, la norme rend le doute plus coûteux, celui qui doute devient marginal, et sa marginalité semble ensuite confirmer qu’il se trompe.

Aucun complot n’est nécessaire, une multitude de recherches individuelles de sécurité peut produire une structure collective qui récompense la fermeture.

C’est peut-être ainsi qu’un aveuglement peut durer extrêmement longtemps : non parce que chaque génération décide consciemment de le transmettre, mais parce que chaque génération peut retrouver les mêmes solutions psychiques face à la peur de l’inconnu.

14 Habiter l’incertitude

Une autre voie existe. Elle consiste à pouvoir rester assez longtemps dans l’absence de réponse pour que le réel ait encore une chance d’entrer, ce qui ne consiste ni à aimer l’incertitude, ni à renoncer au contrôle utile.

Habiter l’incertitude, c’est pouvoir dire : « Je ne sais pas encore. »

C’est entendre une alerte sans transformer immédiatement sa lecture en fait. C’est recevoir une contradiction sans devoir aussitôt la retourner contre l’autre. C’est poser une limite lorsqu’elle est nécessaire sans inventer une certitude sur l’intention de l’autre. C’est aussi accepter qu’une réponse puisse changer lorsque les faits changent.

La sécurité la plus profonde ne serait alors plus celle d’un monde où rien ne surprend. Elle deviendrait la capacité à rester soi lorsque quelque chose nous surprend.

15 Ce que nous faisons de l’incertitude

L’incertitude nous rend vulnérables parce qu’elle réduit notre capacité à prévoir, comprendre et contrôler ce qui pourrait arriver.

Cette vulnérabilité crée un besoin de sécurité et tant qu’elle reste supportable pour l’un, elle peut ouvrir le doute, la curiosité et l’adaptation. Ressenti comme une menace pour d’autres, ce sentiment de vulnérabilité peut au contraire favoriser la fermeture, la recherche de certitude, le contrôle et l’attrait pour des normes ou des figures plus directives, voire autoritaires.

C’est ici que la grille Vénoa propose une articulation : l’incertitude ouvre une vulnérabilité, cette vulnérabilité appelle une recherche de sécurité, et la manière dont nous cherchons cette sécurité peut nous conduire dans des directions profondément différentes et dangereuses.

Le véritable risque apparaît lorsque notre besoin de faire cesser l’incertitude devient plus fort que notre capacité à regarder le réel.

Une question essentielle reste :

Cette certitude me rassure-t-elle parce qu’elle est juste, ou parce qu’elle met fin à mon incertitude ?

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Sénèque. Lettres à Lucilius, Lettre XIII.


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