Et si tout était déjà visible ?

V0.3-08/26
Audio : Résumé et discussion autour de l’article
Nous naissons sensibles. Nous ressentons la peur, la douleur, le lien, le rejet, l’abandon. Puis vient la blessure répétée.
Une humiliation, une émotion niée, refoulée, rejetée, un amour incertain, sous conditions. « Sois fort », « arrête de pleurer », « tu es une mauviette », « tu es nulle », parfois des coups, une dévalorisation permanente, une souffrance que personne ne voit.
L’enfant dépend de ceux dont il reçoit aussi sa sécurité. Il cherche une issue sans le savoir, son cerveau repère ce qui réduit la peur, l’apprend, puis le répète pour lui.
Une protection apaise la peur, le soulagement renforce la protection, la répétition ancre les deux, et peu à peu, l’anticipation prend le relais.
Le passé commence alors à préparer le présent avant même que le présent soit regardé. En neurosciences, cette anticipation rejoint la logique prédictive et allostatique décrite notamment par Lisa Feldman Barrett : le cerveau anticipe en permanence ce qui pourrait arriver à partir de ce qu’il a appris.
Un silence ressemble déjà à un abandon, un désaccord à une humiliation.
Une émotion à une accusation, une limite à une menace.
La mécanique reste encore commune.
Puis deux grandes directions vont se construire intérieurement.
Dans l’une, l’enfant finit par intégrer la logique qui s’impose à lui. Il ferme progressivement l’accès à sa vulnérabilité, se ferme intérieurement à l’autre tout en pouvant montrer extérieurement l’inverse, et reproduit vers l’extérieur ce qu’il a subi, comme pour rétablir sans le savoir un équilibre en cessant d’être celui qui subit.
Dans l’autre, il reste ouvert à l’autre, reste relié à son ressenti et cherche en lui ce qu’il doit modifier pour s’adapter à un sol relationnel mouvant.
La bifurcation se construit ainsi à l’intérieur, puis devient largement invisible dans la vie ordinaire. Elle apparaît plus nettement dans les situations extrêmes, la guerre, la violence ouverte, l’effondrement des limites, ou dans certains fonctionnements que l’on regroupe parfois sous le terme de « perversion narcissique », alors qu’au quotidien elle se fond dans les comportements, les relations, les familles, les groupes et les institutions. La dynamique reste pourtant présente silencieuse, diffuse, rarement identifiée pour ce qu’elle est.
Elle participe ainsi silencieusement, dans la grille Vénoa, à structurer la société.
Même humanité. Même sensibilité de départ. Deux insécurités devenues structurelles.
1 Deux routes
Une fois installée, cette protection ne reste pas intérieure. Elle agit dans la relation et produit des effets autour d’elle.
L’autre peut se sentir ignoré, contrôlé, rejeté, accusé, empêché d’exister comme il est. Il souffre, s’éloigne, proteste ou pose une limite.
Un jour, il met des mots sur ce qu’il traverse. Il rappelle un fait.
Il dit ce que le comportement de l’autre produit chez lui.
Ce retour devient un miroir : il renvoie au système l’effet concret de sa protection dans la relation.
C’est face à ce miroir que les deux organisations révèlent le plus clairement leur différence.
Le système sensible peut souffrir, résister, se défendre. Une porte reste ouverte vers l’intérieur : « Et si j’avais mal compris ? » « Et si cela venait aussi de moi ? » « Qu’est-ce que cela révèle ? »
Il peut recevoir ce retour, même douloureusement, et se demander ce qui lui appartient dans ce que l’autre décrit. Le réel peut modifier son récit intérieur.
C’est le fonctionnement que j’appelle EPS, Enfant Perdu Sensible.
Cette ouverture porte son propre piège : trop douter, trop s’adapter, chercher encore et encore en soi ce qu’il faudrait changer pour sauver le lien.
Le système verrouillé rencontre le miroir autrement.
Le regarder réellement le rapproche de la zone douloureuse que le verrou maintient à distance : la blessure ancienne, la vulnérabilité, parfois la honte ou l’impuissance qui l’accompagnent.
Le système cherche alors de nouveau sa sécurité, le mouvement repart vers l’extérieur.
La limite est perçue comme une agression, le rappel d’un fait comme un reproche.
Ce que l’autre exprime de sa souffrance cesse d’être entendu comme le récit de ce qu’il traverse. Cela devient une accusation dirigée contre soi.
Celui qui apporte le miroir devient le problème.
Le système protège sa cohérence intérieure en transformant sa lecture du dehors.
C’est le fonctionnement que j’appelle EPV, Enfant Perdu avec Verrou structurel actif.
La différence centrale tient ici :
Le système sensible peut modifier son récit intérieur pour retrouver le réel.
Le système verrouillé tend à modifier le réel perçu pour préserver son récit intérieur.
Une troisième organisation peut circuler entre ces deux directions. Elle reste, dans la grille proposée ici, beaucoup plus rare. On en retrouve une dynamique proche dans le triangle dramatique de Karpman, où une même personne peut circuler entre les positions de victime, persécuteur et sauveur, et basculer ainsi d’une logique à l’autre.
2 Les pièces étaient déjà là
Trauma, dissociation, refoulement, projection, dissonance, internalisation, externalisation, autoritarisme, obéissance : la psychologie en décrit depuis longtemps les pièces. Ferenczi, Janet, Jung, Freud, Festinger, Adorno, Milgram, Damasio et d’autres en ont éclairé différentes parties. Aucun ne démontre EPS et EPV. La grille Vénoa pose une autre question : et si ces pièces formaient principalement deux organisations structurelles face à la blessure et au réel ?
Nous avons étudié les morceaux, nous hésitons encore à regarder l’image qu’ils forment ensemble.
C’est ici que commence le Grand Déni.
3 Les mêmes mots
Les deux systèmes peuvent parler d’amour, de justice, de liberté, de respect, de vérité.
La différence apparaît lorsque la valeur coûte quelque chose.
Que devient la vérité lorsqu’un fait menace mon image ?
La liberté lorsque l’autre choisit ce que je refuse ?
L’amour lorsque l’autre pose une limite ?
La justice lorsque reconnaître le tort oblige à regarder ce que j’ai produit ?
Chez le système sensible, la valeur peut modifier le récit.
Chez le système verrouillé, le récit peut retourner la valeur.
« Je protège » accompagne alors le contrôle. « Je défends la liberté » justifie la contrainte. « Je te frappe pour ton bien », dit le parent. « Je dois t’apprendre à t’endurcir », quitte à t’écraser complètement.
Certaines époques ont poussé cette logique beaucoup plus loin : la lobotomie pouvait modifier radicalement celui dont le comportement dérangeait, parfois jusqu’à effacer une part de sa personnalité ; une étiquette psychiatrique pouvait déplacer autrement le pouvoir, celui qui nomme devenait celui qui sait, et celui qui recevait l’étiquette pouvait perdre progressivement toute légitimité à contester le récit posé sur lui.
« Je dis la vérité » transforme ma perception en réalité commune.
« Je rends justice » permet d’écraser celui qui a été désigné coupable.
Les mots restent, les actes changent de sens.
Cette inversion est sincère à l’origine. Avec le temps, cette sincérité peut se déformer, se rigidifier ou devenir plus stratégique. C’est ce qui la rend si difficile à voir.
Cette sincérité apporte une confusion supplémentaire au système sensible : il y voit la preuve d’une vérité intérieure chez l’autre, sans comprendre que la dissonance interne de l’autre naît précisément de l’écart entre sa conviction et le réel, les faits.
Un autre glissement renforce encore cette asymétrie : l’assurance est facilement confondue avec la vérité. Le système verrouillé peut énoncer son récit avec une certitude profonde, là où le système sensible doute, cherche encore, hésite, parfois tremble. Le collectif va souvent alors accorder davantage de crédibilité à celui qui affirme qu’à celui qui cherche encore ce qui est vrai.
Le récit gagne ainsi du pouvoir avant même que les faits aient été réellement examinés.
4 Deux angles morts
Le système verrouillé regarde difficilement ce que son verrou protège.
Le miroir réveille précisément le mécanisme chargé de maintenir cette zone hors d’atteinte. Le réel arrive, puis l’alarme monte et la protection répond, alors le miroir devient menace.
Le système sensible rencontre l’angle mort inverse.
Il voit la souffrance, ressent la dissonance, perçoit que quelque chose ne tient pas.
Puis il cherche en lui :
« Qu’est-ce que je n’ai pas compris ? », « Comment mieux l’expliquer ? », « Est-ce moi qui exagère ? » , « Que puis-je changer ? »
Il suppose chez l’autre ce qu’il connaît en lui.
Puisque ta souffrance peut me toucher, la mienne peut te toucher.
Puisque les faits peuvent modifier ma perception, ils modifieront la tienne.
Puisque comprendre que je t’ai blessé peut changer mon comportement, comprendre que tu me blesses changera le tien.
Alors il explique, et reformule, il pardonne, il s’adapte et il recommence.
Les deux protections se renforcent.
L’un apprend : « si je modifie l’extérieur, je retrouve ma sécurité. » L’autre apprend : « si je me modifie je m’adapte et je plais, je protège le lien. »
L’un pousse, l’autre s’efface, plie, alors la tension baisse et la boucle s’enlise. Le système verrouillé protège son verrou et le système sensible protège encore la rencontre.
Chacun contribue ainsi, dans une direction opposée, à rendre la structure invisible.
La difficulté à voir les deux organisations fait elle-même partie du mécanisme. L’un s’enfonce progressivement dans la confusion, l’autre dans l’assurance d’avoir raison. Le doute et l’hésitation croissants du système sensible deviennent alors, aux yeux du système verrouillé, une preuve supplémentaire de son instabilité et donc de la justesse de son propre récit. Plus l’un doute, plus l’autre se sent confirmé, et plus l’autre affirme, plus l’un doute. La confusion de l’un devient paradoxalement du carburant pour la certitude de l’autre, dont la certitude devient à son tour le moteur de la confusion du premier.
5 Le vrai Grand Déni
Nous disons : « Il est dans le déni. » Puis nous expliquons davantage, pour essayer d’apporter de la conscience la ou elle n’est pas accessible, et on apporte une autre preuve, ou une autre reformulation, la souffrance est montrée de nouveau.
Nous attendons toujours le même moment : celui où l’autre verra enfin, et si l’erreur se trouvait là ? Nous supposons qu’il traite le miroir comme nous.
Le Grand Déni serait alors plus profond que le déni individuel.
Il serait notre difficulté collective à accepter que deux organisations issues de la même sensibilité humaine traitent la contradiction dans deux directions profondément différentes.
La grille Vénoa propose une différence d’organisation bien distincte.
Une blessure humaine peut structurer deux réponses antinomiques à l’insécurité.
L’une cherche la sécurité en transformant son rapport intérieur au réel : lorsque quelque chose lui paraît incohérent, elle retourne vers elle-même pour interroger ce qu’elle perçoit.
L’autre cherche davantage sa sécurité en transformant son environnement ou sa perception du réel : l’extérieur doit se conformer à sa représentation intérieure.
L’une : ma représentation doit pouvoir se confronter au réel.
L’autre : le réel doit pouvoir être ramené à ma représentation.
Elles peuvent vivre ensemble, employer les mêmes mots, revendiquer les mêmes valeurs, regarder le même miroir et ne pas y voir la même chose. Et ne pas y voir la même chose, j’insiste ici, oui vous lisez bien.
Le système verrouillé protège ce que son verrou lui permet difficilement de regarder. Le système sensible cherche en lui ce qu’il faudrait encore corriger et suppose que l’autre peut faire le même chemin. L’un externalise, l’autre intériorise, et chacun, dans une direction opposée, reste enfermé dans la cohérence de sa propre bulle, aucun ne voit ce que l’autre voit.
Voilà peut-être le vrai Grand Déni : nous avons cru observer une différence de degré, plus ou moins d’empathie, de maturité, d’ouverture ou de déni, là où la grille Vénoa propose d’examiner une différence d’organisation. Cette maturité se loge ailleurs que dans la différence entre systèmes : elle nomme ce qui, dans l’un, dans l’autre ou dans la circulation entre les deux, parvient à se détacher de l’automatisme plutôt qu’à le prolonger.
La thèse proposée ici est que la société se structure principalement à travers deux organisations qui se répondent, se complètent et peuvent aussi se détruire mutuellement. Une troisième circule entre les deux sans se fixer durablement dans l’une ou l’autre. Une position réellement mature, capable de reconnaître ses automatismes et de les interrompre avant qu’ils décident seuls, paraît beaucoup plus rare, peut-être jamais totalement acquise.
Si cette lecture est juste, elle explique une quantité considérable de phénomènes que nous continuons à regarder séparément. Elle est aussi profondément disruptive : l’accepter oblige à transformer notre rapport à l’autre, à la responsabilité, au pouvoir, à la violence, et jusqu’à l’organisation même de la société.
6 Puis vient le pouvoir
Dans un couple, cette mécanique peut détruire une relation. (voir article wetwo.fr/bulle).
Avec le pouvoir, elle change d’échelle, le pouvoir permet de modifier le dehors : décider, imposer, hiérarchiser, sanctionner, définir la norme, choisir qui avance, écarter qui résiste.
Le système sensible peut créer, entreprendre, inventer, influencer, sauvegarder le lien. Il cherche davantage le pouvoir d’agir et la reprise de son autorité intérieure que le pouvoir sur l’autre.
Le pouvoir sur les autres possède une autre fonction.
Pour une organisation qui retrouve sa sécurité en modifiant le dehors, il prolonge directement sa stratégie intérieure.
Le problème change d’échelle lorsque celui qui cherche sa sécurité en modifiant le dehors ou en travestissant le réel obtient le pouvoir de modifier le dehors pour tous.
Le verrou entre alors dans une boucle de sélection. Le contrôle favorise certaines ascensions hiérarchiques.
Le pouvoir permet ensuite de sélectionner ceux qui paraissent forts, loyaux, conformes, capables de « tenir ». Ils reproduisent les mêmes critères.
Le mécanisme devient culture, procédure, hiérarchie, puis institution. Les personnes changent et le système reste.
Nous disons alors : « C’est la politique. », « C’est l’entreprise. », « C’est l’administration. », « C’est le système. » Comme si le système existait seul.
Comme si aucune organisation humaine ne l’avait construit et transmis.
7 Le collectif ferme la boucle
Il reste le groupe, une fois la norme installée, chacun voit les autres s’y conformer.
Le comportement partagé devient information, validation, preuve.
« Tout le monde fait ainsi. », « Tout le monde pense ainsi. » « Ça a toujours fonctionné comme ça. » « Si tout le monde l’accepte, c’est que cela doit être normal. »
Le collectif utilise son propre alignement comme preuve de sa justesse, le comportement partagé valide le comportement partagé et la norme se confirme par sa répétition, et elle finit même par survivre à ceux qui l’ont installée.
Une protection individuelle est devenue une organisation collective, et le groupe devient le miroir qui confirme le verrou. La boucle est complète.
Le verrou individuel devient pouvoir, et le pouvoir devient norme, la norme devient réalité partagée, la réalité partagée finit par masquer le réel.
Nous pensons regarder le monde tel qu’il est, nous le regardons aussi au travers du filtre de ce que nos blessures ont appris à construire ensemble.
Depuis des générations et des générations, les humains construisent ainsi des protections, les transmettent par leurs comportements, leurs relations et leurs manières d’éduquer, sans que l’ampleur de cette généralisation soit réellement perçue.
8 La sortie ?
Une révolution violente peut renverser une autorité, elle change les détenteurs du pouvoir sans changer le mécanisme. La conscience peut faire autre chose : rendre visible une autre conduite. Dans la variante de Milgram avec deux pairs désobéissants, l’obéissance maximale tombe à 10 %. Le groupe qui enfermait peut donc aussi libérer. Une personne ose, une autre voit qu’elle peut oser, le coût de la dissidence baisse, la norme commence à bouger.
Ce qui change précisément ici, c’est ce sur quoi le collectif s’aligne : la peur ou l’humanité retrouvée.
Voilà le Grand Déni. Tout était déjà visible.

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