V01-05/26
Audio : Résumé et discussion autour de l’article
En juillet 2025, une pétition citoyenne contre la loi agricole portant le nom du sénateur Laurent Duplomb recueille plus de deux millions de signatures en trois semaines. L’Ordre des médecins prend position contre le texte. Un directeur de recherche au CNRS l’a même qualifiée de « concentré de fausses informations ». En août, le Conseil constitutionnel censure la mesure centrale du texte, la réintroduction de l’acétamipride, un insecticide néonicotinoïde, la jugeant contraire à la Charte de l’environnement.
La réaction de Laurent Duplomb face à cette censure : il fait part de sa « surprise » et de son « mécontentement », estime que la décision lui « donne les éléments qui pourraient permettre, avec un nouveau texte, de trouver des solutions pour pouvoir peut-être réintroduire » le pesticide contesté.
En février 2026, il remet le sujet sur la table et dépose une nouvelle proposition de loi visant à autoriser, sous conditions, des dérogations pour deux insecticides interdits en France, dont l’acétamipride, déjà au cœur de la censure constitutionnelle.
Ce n’est plus de la persévérance. C’est autre chose : une fermeture au signal correcteur, une fermeture au signal de destruction.
La question n’est pas de savoir si la position de Duplomb sur les pesticides est juste ou fausse. C’est une question de mécanisme : comment est-il possible que deux millions de signatures, l’avis de l’Ordre des médecins, la critique venue du monde scientifique et la décision du Conseil constitutionnel ne produisent collectivement aucun ajustement dans la trajectoire ?
La question n’est pas seulement de savoir pourquoi une position contestée continue d’être défendue. Elle est plus grave : comment un système peut-il rester sourd lorsque le signal correcteur n’est plus seulement démocratique, scientifique ou juridique, mais vital ? On ne parle pas ici d’un désaccord d’opinion. On parle de maladies professionnelles reconnues, de cancers, de morts, d’enfants exposés avant même leur naissance, d’effets invisibles sur les corps, les sols, les pollinisateurs, l’eau et le vivant. Le problème n’est donc pas le rejet d’une position. Le problème est l’incapacité à regarder la destruction qu’elle peut produire.
Ce n’est plus « Don’t Look Up ». C’est « Don’t Look Down ». Ne regardez surtout pas le sol. Ne regardez pas l’eau. Ne regardez pas les corps. Ne regardez pas les agriculteurs malades. Ne regardez pas les enfants exposés. Ne regardez pas là où la peur obligerait à reconnaître que le modèle détruit ce qu’il prétend défendre.
Le réflexe est toujours le même : regarder ailleurs. Regarder le ciel quand le sol brûle. Déplacer le débat vers la compétitivité, la souveraineté, l’égalité européenne, la survie agricole, pour ne pas regarder l’endroit exact où le réel insiste : les corps, les sols, l’eau, les insectes, les cancers, les morts.
Le moteur de ce fonctionnement est émotionnel avant d’être idéologique. Une conviction ancienne, construite sur des années d’identification à un monde agricole perçu comme assiégé, génère une charge interne que les signaux extérieurs ne peuvent plus atteindre. Ce n’est pas que les arguments sont mal entendus, c’est qu’ils sont reçus comme des attaques contre une identité, pas comme des informations susceptibles de modifier une position. Face à une attaque identitaire, le réflexe n’est pas la révision. C’est la contre-attaque.
Ce qui verrouille ce mécanisme en place et le rend imperméable à toute correction extérieure, c’est l’imbrication de trois éléments qui fonctionnent ensemble. L’ego d’abord, une image de soi construite autour de la défense courageuse d’une profession abandonnée, qui ne peut pas être révisée sans s’effondrer. Le déni ensuite, gardien silencieux de cette image, qui neutralise automatiquement tout ce qui la menace : la censure constitutionnelle devient une incompréhension des juges, les deux millions de signataires deviennent des adversaires du monde paysan, les scientifiques deviennent des idéologues dogmatiques, non par mauvaise foi consciente, mais parce que l’admettre serait admettre que des années de conviction et d’engagement public étaient fausses.
Une dépendance au rôle qui transforme chaque signal correcteur en preuve supplémentaire que la résistance est nécessaire, celle du mandat, celle de la mission, de la légitimité d’élu, vient verrouiller le tout. Plus la contestation est forte, plus la conviction d’incarner une cause juste se renforce. S’ajuster ne ressemble plus à de la sagesse. Cela ressemble à une capitulation. C’est ici que la dimension narcissique peut apparaître : non comme insulte, mais comme dépendance à une image de soi devenue impossible à réviser.
L’inversion est complète : ce ne sont plus les pesticides qui posent un problème, c’est la résistance aux pesticides qui en pose un. Le signal correcteur est retourné en munition.
Ce fonctionnement n’est pas propre à la politique. Il opère dans le bureau du manager convaincu que sa méthode est la bonne malgré les signaux répétés de son équipe. Dans la relation où l’un des deux est certain que sa version des faits est la seule légitime. Dans la famille où la même décision est imposée d’une génération à l’autre sans que les conséquences observées modifient jamais rien.
Ce que le cas Duplomb rend visible publiquement, c’est la mécanique ordinaire d’un système qui a perdu la capacité d’être corrigé par le réel. Un système qui ne perçoit pas sa propre fermeture, parce qu’il ne perçoit que sa propre cohérence.
Ce mécanisme appartient à un système plus large décrit dans L’Effet Vénoa (wetwo.fr/invisible)

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