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Pourquoi une parole sans doute peut-elle brouiller notre jugement au point de nous faire suivre celui qui parle fort, et comment retrouver la clarté intérieure ?

La confusion : retrouver la clarté dans sa propre voix

V14-11/26

Audio : Résumé et discussion autour de l’article

1 Une équipe qui ne parvient plus à s’accorder

Les deux réalisateurs du documentaire You Can See Everything, consacré à Elizabeth Holmes, racontent qu’ils se retrouvaient en désaccord complet sur des moments auxquels ils avaient assisté ensemble, et que toute leur équipe avait des avis différents. Holmes a été condamnée pour escroquerie, la justice a établi qu’elle a trompé des investisseurs, les faits sont publics et jugés. Elle continue de dire qu’elle n’a pas menti, avec une assurance que rien n’entame, sans un battement de cil. Et devant elle, des observateurs attentifs, intelligents, habitués à regarder le réel, ne savent plus ce qu’ils ont vu.

Ils pensent être en désaccord. Il me semble qu’ils sont ailleurs : dans la confusion. Un désaccord suppose deux lectures claires qui s’opposent. Ici, chacun cherche encore sa propre lecture, la perd, la retrouve, la perd de nouveau, et le débat entre eux n’est que la trace visible d’un brouillard que chacun porte à l’intérieur.

L’article sur la sincérité aveuglante s’arrêtait sur ce qui se passe chez Holmes, cette sincérité dissonante qui croit à ce qu’elle dit et fait l’inverse. Ce qui m’intéresse ici est l’autre côté de la scène, ce que cette assurance produit chez ceux qui la regardent. La manipulation est grave. L’effet qu’elle induit chez l’autre l’est peut-être davantage, parce qu’il touche ce qui permet de se défendre : la capacité de juger par soi-même.

2 Ne pas savoir, ne plus savoir lire

Incertitude et confusion se ressemblent, on les confond volontiers, et elles ne font pas la même chose au cerveau. L’incertitude porte surtout sur ce qui vient. Je ne sais pas si le projet aboutira, si la relation tiendra, si l’examen se passera bien, et ma carte reste lisible, c’est la route qui est inconnue. La confusion porte sur ce qui est déjà là. Les repères se contredisent, les mots disent une chose et les actes une autre, ce que je vois ne correspond plus à ce que l’on me dit que je vois, et c’est la carte elle-même qui se brouille.

Une personne dans l’incertitude peut encore raisonner : elle pèse des possibles, elle se prépare, elle attend. Une personne dans la confusion ne sait plus sur quoi raisonner. Les gens que j’observe dans cet état le disent avec des images très physiques : ils ont perdu leur boussole, leur étoile polaire, ils ne savent plus où ils en sont. Le nord est toujours là, l’aiguille tourne.

L’article sur l’incertitude montrait combien ne pas savoir peut déjà produire du stress. La confusion ajoute une charge de plus, plus sournoise : elle ne se présente pas comme un manque d’information, elle se présente comme une défaillance de celui qui regarde. Dans l’incertitude, je me dis que je ne sais pas encore. Dans la confusion, je finis par me dire que je ne comprends rien.

3 Le doute, outil et piège

Le doute est une problématique, et il est aussi une solution. Sans lui, impossible de confronter une croyance à la réalité et de réajuster ses actes en fonction de ce que la réalité répond. Celui qui ne doute jamais ne corrige jamais, il continue droit devant, et le réel finit par lui présenter la facture, ou par la présenter aux autres.

Le doute ne doit pas pour autant écrouler celui qui doute. Il devient un piège lorsqu’il tourne en boucle, lorsqu’il ne confronte plus une idée aux faits et se retourne entièrement contre soi. C’est ce qui se passe souvent dans un fonctionnement sensible : la personne entre dans une remise en question permanente, elle cherche de son côté toute l’origine du problème, et elle n’envisage pas que l’autre puisse ne pas douter uniquement pour se protéger, pour éviter ses propres peurs intérieures.

Le doute circule alors entre deux personnes comme une charge que l’une refuse de porter et que l’autre ramasse. Celui qui ne doute pas laisse tout le poids du doute à celui qui doute déjà, et plus il parle avec assurance, plus l’autre se demande s’il n’a pas mal vu, mal compris, mal ressenti. La grille « Qui porte le doute ? » suit précisément ce chemin dans des échanges publics, et il me semble que c’est souvent là que commence la confusion : au moment où le doute change de camp sans que personne ne l’ait décidé.

4 La voix assurée prise pour une boussole

Une voix forte, sûre, sans aucune marque de doute, rassure. Elle rassure celui qui a peur, elle rassure celui qui doute, parce qu’elle semble dire : voilà quelqu’un qui sait où il va, on peut le suivre. Le biais est là. Nous confondons l’assurance avec la perception du réel. Celui qui parle avec aplomb ne voit pas mieux la réalité du fait de son aplomb, il ne la voit pas plus que celui qui hésite, et nous avons tendance à penser le contraire.

La recherche a donné un nom à ce raccourci : l’heuristique de confiance. Paul Price et Eric Stone ont montré en 2004 que nous préférons spontanément les conseillers qui s’expriment avec assurance, même lorsque cette assurance ne dit rien de leur fiabilité réelle. Elizabeth Tenney et ses collègues ont nuancé ce résultat : lorsque nous pouvons vérifier après coup si la personne avait raison, nous corrigeons notre jugement et nous punissons l’assurance démentie par les faits. Ce correctif suppose un accès aux faits, du temps, une possibilité de comparer. La confusion retire précisément ces trois appuis.

Les travaux d’Arie Kruglanski sur le besoin de clôture cognitive vont dans le même sens : plus ce besoin est fort dans un groupe, plus le groupe se tourne vers une autorité qui tranche (voir l’article sur l’incertitude wetwo.fr/incertitude). La voix qui ne doute pas offre ce que le cerveau en manque de clarté réclame : une fin à la question, même fausse.

Lorsque l’assurance nie, attaque celui qui met en cause, puis renverse les rôles de victime et d’auteur, la trajectoire porte un nom, le DARVO décrit par la psychologue Jennifer Freyd (wetwo.fr/darvo). Celle qui avait vu juste se retrouve à se justifier, et finit par se dire : non, j’ai dû mal comprendre.

5 Une scène ordinaire

Une personne travaille dans son bureau. Un collègue entre, sans frapper, sans vérifier si elle est disponible ou s’il la dérange. Il s’impose, il l’interroge, il parle d’un sujet, puis d’un autre, avec cette assurance qui ne laisse aucune place. C’est quelque chose qu’il fait souvent, quel que soit le sujet, avec tout le monde.

Elle se rend compte qu’elle ne sait plus où elle en est, qu’elle ne sait plus quoi dire, qu’elle ne parvient plus à comprendre la situation. Elle n’arrive même plus à se souvenir de ce qu’il vient de dire deux minutes avant. Incapable de reformuler son point de vue à lui, incapable de reformuler le sien, comme une amnésie dans l’instant présent. Les neurosciences éclairent une partie de ce trou : Amy Arnsten a décrit comment un stress aigu, même modéré, affaiblit rapidement le fonctionnement du cortex préfrontal, la zone qui tient les informations en mémoire de travail et permet de les organiser. La pensée n’a pas disparu. Elle n’a plus de table où se poser.

Vient ensuite un calcul intérieur, rapide, presque silencieux. L’énergie qu’il faudrait pour retrouver de la clarté d’une part, pour renverser le rapport de force d’autre part, paraît insurmontable, une montagne. Peut-être pas intellectuellement insurmontable, plutôt hors de portée de ce qui semble disponible là, tout de suite. Et une autre perception s’ajoute : s’il voit à quel point je suis perdue, il va en profiter, il va montrer encore une fois que je ne capte rien, et je serai encore plus disqualifiée que ce que le moment vient déjà de produire.

Alors elle cache la confusion. Elle essaie de rester le moins de temps possible dans l’échange, elle exécute ce qu’il demande, pour réduire la tension, pour calmer une colère possible, pour se mettre en sécurité. Il obtient une satisfaction immédiate, il est moins à charge, le moment se referme. Le système vient de fonctionner une fois de plus, et il fonctionnera d’autant mieux la prochaine fois que la confusion a été cachée au lieu d’être nommée.

Ce qui reste ensuite est une question en boucle. Comment est-ce possible ? Comment peut-on parler de respect et entrer ainsi dans le bureau de l’autre, parler d’équipe et disqualifier, parler de valeurs et faire l’inverse ? Il ne peut pas le faire sciemment, il doit y avoir un bug chez moi, de compréhension. La sociologue Paige Sweet a montré que ce que l’on appelle gaslighting, cette manière de faire douter quelqu’un de sa propre perception, s’appuie moins sur une technique individuelle que sur des rapports de pouvoir et des représentations sociales qui rendent la parole de l’un plus crédible que celle de l’autre. La scène du bureau est ordinaire, et c’est ce qui la rend si répandue.

6 Au nom d’un projet supérieur

Le contrôle se présente rarement nu. Il arrive avec un habillage, et cet habillage n’est même pas forcément celui de la bienveillance. C’est celui d’un projet supérieur, parfois réellement partagé, qui dépasse les intérêts de chacun et surtout les tiens. Le bien de l’entreprise, le bien de l’équipe, le bien-être des enfants et de la famille. Au nom de ce projet, il faut s’aligner, se soumettre, laisser de côté ce que l’on aurait eu d’intéressant à faire soi-même. Derrière un discours de bon sens, le contrôle s’assoit sous le parapluie d’un projet commun, et ce projet commun sert surtout celui qui l’a décrété.

La dissonance devient alors particulièrement difficile à penser. Pour quelqu’un qui réfléchit à partir de ses valeurs, une parole qui défend le bien commun ne peut pas aller avec des actes qui l’abîment, ce serait incompréhensible. Or la personne qui parle avec sincérité peut être dans la dissonance, avec des valeurs inversées dans ses actes, et cette combinaison reste mentalement inaccessible à celui qui ne la pratique pas. Il cherche une cohérence qui n’existe que dans son propre système de valeurs, et il s’épuise à la chercher.

7 La peur de la confusion devenue régime

L’histoire offre des versions extrêmes de ce mécanisme, et elles montrent la peur de la confusion à l’œuvre des deux côtés à la fois. Sous Staline, pendant la Grande Terreur de 1936 à 1938, des compagnons de la première heure, Zinoviev, Kamenev, Boukharine, ont été jugés lors des procès de Moscou, ont avoué publiquement des crimes invraisemblables, puis ont été exécutés, avec plusieurs centaines de milliers d’autres personnes. Douter de la ligne du parti devenait une trahison, et l’idéal d’une société égalitaire servait de parapluie à l’élimination de ceux qui doutaient.

Le Cambodge des Khmers rouges, de 1975 à 1979, pousse la même logique plus loin encore. L’Angkar, « l’Organisation », se présente sans visage et comme infaillible. Lorsque la récolte de riz n’atteint pas les objectifs du plan, l’échec ne peut pas venir du plan : il devient trahison, et l’on cherche des agents cachés du Vietnam ou de la CIA. Dans la prison S-21, à Phnom Penh, entre 14 000 et 17 000 personnes sont détenues, et une douzaine seulement auraient survécu. La plupart sont des membres du régime lui-même, contraints sous la torture d’écrire l’aveu de crimes qu’ils n’ont pas commis. En moins de quatre ans, près de deux millions de personnes meurent.

Dans la lecture de Vénoa, la boucle décrite dans cet article prend ici la taille d’un État. Au sommet, le pouvoir qui ne peut pas douter transforme le doute en soupçon : ce qu’il refuse de porter devient un ennemi, et comme ce doute ne trouve jamais de fin, il lui faut toujours de nouveaux ennemis. En bas, douter à voix haute peut coûter la vie. Les accusés avouent l’invraisemblable pour survivre ou abréger la torture, et la confusion se loge chez tous, tant chez les torturés que chez ceux qui regardent : le public des procès, la population qui ne sait plus qui est coupable ni de quoi. La confusion cesse alors d’être un effet secondaire. Elle devient ce qui fait tenir le système : une population qui ne sait plus ce qu’elle pense ne peut plus s’opposer, elle peut seulement suivre la voix qui ne doute pas. Ces terreurs ont aussi leurs causes idéologiques, politiques, militaires, et leur part de calcul froid ; la peur de la confusion est le moteur que cet article choisit d’éclairer parmi d’autres.

Hannah Arendt, dans Les Origines du totalitarisme, écrit que le sujet idéal du règne totalitaire n’est ni le nazi convaincu ni le communiste convaincu, mais l’homme pour qui la distinction entre fait et fiction, et la distinction entre vrai et faux, n’existent plus. Elle décrit aussi des masses arrivées, dans un monde incompréhensible et en perpétuel changement, au point de tout croire et de ne rien croire, de penser que tout était possible et que rien n’était vrai. Le mot confusion n’apparaît dans aucune de ces deux phrases. Elles le décrivent pourtant exactement. Je ne sais pas pourquoi le mot manque. Il me semble parfois que nommer la bête par son nom fait peur, comme si la confusion, une fois nommée, obligeait chacun à se demander s’il n’y est pas lui-même. C’est peut-être aussi pour cela qu’elle dure : elle est partout décrite, rarement appelée.

Le paradoxe est cruel. Pour ne jamais tomber dans la confusion, le pouvoir refuse le doute, et privé du doute, il perd ce qui lui permettait de se recadrer face au réel. Il descend alors les marches qu’il fuyait, jusqu’à la dernière, et la boucle se retourne contre ceux qui la servent. Staline fait exécuter une grande partie du haut commandement de l’Armée rouge à la veille de la guerre, puis les chefs de sa police politique, et écarte en 1941 les avertissements répétés d’une invasion allemande. Les Khmers rouges purgent leurs propres cadres et font mourir près d’un quart de leur population. Plus personne n’a de valeur propre, chacun doit prouver sans cesse qu’il ne doute pas, et la peur d’être vu dans la confusion tient tout le monde, jusqu’au sommet. Hitler, en mars 1945, ordonne de détruire les infrastructures de l’Allemagne elle-même. Un système qui supprime ses propres acteurs et détruit sa propre population, il faut l’appeler par son nom : c’est une folie de système. La boucle est bouclée : par peur de la confusion, le système fabrique sa propre confusion, et avec elle son propre lit de mort, celui de sa population d’abord. L’irrationnel, peu à peu, devient la machine elle-même.

L’intelligence artificielle peut rejoindre cette folie de système. Elle parle avec la même aisance qu’elle ait raison ou tort, et l’heuristique de confiance joue à plein : sa fluidité passe pour du savoir, et l’on dépose sur elle l’incertitude que l’on ne veut plus porter. Elle peut aussi approuver ce qu’on lui dit, ce que les chercheurs appellent la complaisance, et renforcer la certitude de celui qui l’interroge au lieu de la confronter au réel. Dans les deux cas, la boucle tourne. Dans la lecture de Vénoa, la question décisive pour une IA est la même que pour tout système : peut-elle évaluer l’impact de sa propre logique sur l’autre, se remettre en question, dire « je ne sais pas encore », ou doit-elle convaincre et plaire à tout prix, comme l’automate ?

Il n’est pas besoin d’un régime totalitaire pour voir la première marche. Chaque fois qu’une colère exprime une souffrance installée depuis longtemps, la question qu’elle pose peut glisser vers une autre : qui sont les ennemis ? Les uns désignent un camp politique, d’autres un groupe, d’autres une main étrangère. La violence réelle de certaines scènes rend ce glissement plus facile, et la souffrance de départ n’a plus d’interlocuteur. Ici un déni, là un évitement.

La même mécanique existe à une échelle minuscule, dans une réunion budgétaire par exemple. Quelqu’un propose de demander un financement supplémentaire. Une voix assurée répond que si l’on demande de l’argent, le plus gros financement risque d’en pâtir. Il n’y a aucun rapport établi entre les deux, personne n’en sait rien, et l’argument suffit à faire entrer la salle dans le doute. La personne qui parle ainsi n’a peut-être aucune intention de manipuler. Elle a besoin de parler de manière assurée pour ne pas avoir à faire face à un sujet qui lui donne du doute, et c’est la salle entière qui hérite de la confusion qu’elle évite.

8 Deux systèmes, une même peur

Une hypothèse de la grille Vénoa éclaire ce qui se joue entre ces deux positions, et elle reste une hypothèse. Dans un fonctionnement automate, celui que je décris avec le système EPV et son verrou structurel, la vulnérabilité fait peur, l’incertitude fait peur, les émotions qui remonteraient avec elles font peur. Le contrôle devient alors une sécurité : tout contrôler pour gagner, gagner pour se rassurer, se rassurer pour ne pas refaire face à sa propre vulnérabilité. L’assurance sans doute est la forme visible de cette sécurité.

Ce système semble avoir trouvé, sans calcul conscient il me semble, ce qui fonctionne en face. Le point faible d’un fonctionnement sensible n’est ni son intelligence ni son courage, c’est la confusion. Il suffit d’un discours dissonant, d’actes contraires aux paroles, d’une voix forte qui ne doute de rien, et tout l’environnement entre dans le brouillard : chacun sent que quelque chose n’est pas normal, personne n’arrive à dire quoi, et chacun finit par se dire que puisqu’il ne comprend plus, l’autre doit avoir raison. Celui qui ne doute pas devient, sans l’avoir cherché consciemment, le maître du plateau.

Et voici ce qui me frappe le plus. Ce que le système automate fuit, c’est précisément l’état dans lequel il plonge les autres. Il a peur de se retrouver dans la confusion de l’incertitude, il a peur de se retrouver dans le même état que celui qui lui fait face, perdu, vulnérable, sans réponse. La confusion fait peur aux deux systèmes. L’un s’en protège par l’assurance, l’autre s’y perd en retournant le doute contre lui-même. La peur est commune, ses effets ne le sont pas : le premier conserve sa sécurité, le second en paie le prix, et c’est souvent sa capacité à penser par lui-même qui sert de monnaie.

Le doute et la sincérité dissonante mènent tous deux à la confusion, le premier de l’intérieur, la seconde de l’extérieur, et derrière la confusion se tient une peur plus ancienne encore. Ne plus savoir ce que l’on pense ressemble, vu de l’intérieur, à perdre son intelligence, et au bout de cette pente il y a ce que l’on redoute peut-être plus que tout : la folie, la perte du réel lui-même. Confusion, perte de la réflexion, folie : les marches se suivent. La personne sensible cache sa confusion de peur de paraître incapable ; le système qui ne peut pas douter refuse le doute de peur de descendre la première marche, et redoute peut-être moins le doute lui-même que la confusion qu’il ouvrirait. Pour la personne qui la vit, cette confusion n’est pas un début de folie : c’est la réponse normale d’un esprit sain à un environnement qui ne tient pas debout.

L’article sur la conscience parlait de gagner la partie et de perdre le plateau. La confusion est peut-être l’un des moyens les plus simples de gagner une partie relationnelle : il n’y a même pas besoin de convaincre l’autre, il suffit qu’il ne sache plus ce qu’il pense.

9 Un déni collectif

Le plus troublant est que la confusion ne se voit pas de l’intérieur. Les personnes qui sont dedans ne s’en aperçoivent pas, même lorsqu’elles le disent avec d’autres mots. Elles disent qu’elles n’étaient pas d’accord entre elles, qu’il y avait des avis différents, qu’il est difficile de savoir. Elles oublient de voir que la question n’était pas d’être d’accord ou non : leur discernement, leur perception, leur jugement face à la réalité des choses étaient brouillés.

Une société entière peut entretenir ce déni. Elle valorise l’assurance, récompense celui qui tranche vite et fort, disqualifie celui qui dit : je suis perdu, je ne comprends plus ce qui se passe. Avouer sa confusion paraît plus dangereux que suivre une certitude qui détruit, et l’on se range derrière un mur froid, une autorité qui enlève l’incertitude et la confusion, même si elle conduit le troupeau entier vers la destruction (voir l’article wetwo.fr/morse).

Le danger le plus grand n’est peut-être pas l’existence d’un système autoritaire. C’est la confusion qui fait dire, à des gens intelligents : il a raison, il parle fort. La personne cesse alors de construire son propre projet, elle se met en pilote automatique au service de la voix forte, elle fait ce qu’on lui dit de faire sans voir que les retombées ne sont pas pour elle mais pour un système qui a décidé à sa place. Le mot esclave est trop fort ? Il n’est pas sans ressemblance. Et souvent, c’est par épuisement que l’on lâche, après avoir dépensé tant d’énergie à essayer de comprendre en boucle pourquoi l’autre paraît si sincère alors que ses actes sont de toute évidence destructeurs.

On n’entre pas dans un tel système par hasard. Une personne qui a grandi auprès d’adultes qui la plongeaient déjà dans une confusion permanente reconnaît le terrain, elle y retrouve ses vieux réflexes, elle y entre plus facilement et y reste plus longtemps. La confusion d’aujourd’hui s’appuie souvent sur un apprentissage d’hier, et c’est aussi ce qui permet d’en sortir : à côté de l’ancien réflexe, une autre réponse peut s’apprendre, même si l’ancienne revient parfois (voir l’article sur le changement).

10 Une boucle qui s’entretient

La scène du bureau, la réunion budgétaire, l’équipe devant Elizabeth Holmes racontent la même boucle, et chacun de ses deux côtés entretient l’autre. Celui qui écoute la voix assurée ramasse le doute qu’elle refuse de porter, se demande s’il a mal compris, entre dans la confusion, la cache, exécute ce qu’on attend de lui pour retrouver un peu de sécurité. Sa confusion cachée rassure à son tour la voix assurée : rien ne la contredit, tout semble lui donner raison, et sa certitude sort renforcée de la scène. Plus elle parle fort, plus l’autre doute de lui. Plus l’autre doute de lui, plus elle peut parler fort.

Chacun y trouve quelque chose. Le premier tient à distance sa propre incertitude, celle qu’il ne veut surtout pas revoir. Le second dépose sur la voix assurée l’insécurité qu’il ne parvient plus à porter : il n’a plus à trancher, quelqu’un sait pour lui. L’incertitude de l’un et la confusion de l’autre se calment ensemble, pour un temps, et c’est ce soulagement partagé qui fait tenir la boucle, dans un couple, une famille, une équipe, parfois une société entière (voir l’article sur la bulle dramatique wetwo.fr/bulle).

Les deux côtés l’entretiennent, et la boucle reste profondément inégale : le premier y gagne une sécurité, le second y perd peu à peu sa capacité à penser par lui-même. Nourrir une boucle et en porter la responsabilité restent deux choses distinctes.

Une dystopie ordinaire s’installe ainsi, sans complot ni plan, par la seule rencontre de deux manières de se protéger. Elle a une faiblesse : elle tient d’autant mieux qu’elle reste invisible. La voir ne la défait pas d’un coup, la peur, les contraintes et la réaction de l’autre continuent de peser, et pourtant ce moment lui retire une partie de sa prise et change la nature de la confusion. Elle cesse d’être la preuve que l’on ne comprend rien et devient un indice, le signe qu’en face une parole et des actes ne tiennent pas ensemble. La confusion est toujours là, mais elle dit maintenant quelque chose de la scène, et plus seulement de soi. La clarté peut revenir à partir de ce déplacement.

11 Retrouver la clarté dans sa propre voix

On parle volontiers de pensées limitantes, de croyances à corriger, comme si le problème tenait à quelques phrases mal réglées dans la tête. Il me semble que c’est en partie un faux sujet. Le cœur du problème est la confusion, et celle que cet article étudie vient d’abord de l’extérieur : d’un environnement qui ne doute pas, qui ne se réaligne pas sur les faits, et dont le discours devient dissonant. La personne a été tellement longtemps dans cette confusion qu’elle finit par douter de ses propres capacités, de son jugement, de son intelligence. Ce n’est plus une pensée limitante, c’est une atteinte à l’identité.

La petite voix intérieure qui répète tu n’es pas assez, tu n’es pas ceci, tu n’es pas cela, et à laquelle on finit par faire confiance pour se guider, cette voix-là n’est pas la sienne. Elle a été imposée, elle a remplacé la voix propre, et l’article sur la voix décrivait déjà ce remplacement. Si l’environnement poursuit la même dynamique, la confusion s’épaissit encore. Sortir de la confusion commence par reconnaître cette substitution, puis par remettre à sa place une autre phrase : je suis en capacité de réfléchir par moi-même, j’ai une intelligence que je peux développer bien au-delà de ce que je pensais possible, et j’ai en moi les ressources pour avancer selon mon propre chemin.

La clarté intérieure n’arrive pas par une voix plus forte en face, un meilleur guide, une nouvelle autorité qui trancherait à notre place. Le guide qui ne doute pas fait souvent partie du brouillard. La clarté revient par l’assurance en sa propre voix, et cette assurance n’a rien à voir avec celle qui ne doute de rien. Elle ressemble plutôt à une confiance dans sa capacité à douter sans s’effondrer, à regarder une question ouverte sans se perdre, à dire je ne sais pas encore sans entendre je ne vaux rien. Sa propre voix a autant de valeur que celle de n’importe quel guide, et il faut parfois se le répéter longtemps avant d’y croire.

Cette clarté est d’abord cognitive avant d’être émotionnelle. Quitter un système de contrôle pernicieux redonne accès à sa capacité d’expression et à son intelligence, et la stabilité retrouvée ne tient pas à des émotions apaisées, elle tient à une pensée qui peut de nouveau se poser, et un peu de sécurité retrouvée lui en laisse la place. Le geste le plus simple est de redonner du poids aux faits. On entre dans la confusion en accordant davantage de poids aux mots de l’autre, à sa perception, à son récit, qu’aux actes que l’on observe réellement. On en sort en remettant les actes au premier plan : qu’est-ce qui a été fait, qu’est-ce qui s’est répété, qu’est-ce que cela a produit ?

Retrouver sa voix demande souvent un entraînement : clarifier sa pensée en la disant, en l’écrivant, en l’échangeant avec des personnes qui ne dénigrent pas, qui valorisent ce qui se cherche au lieu de le corriger tout de suite. Des ateliers de discussion, un groupe où l’on peut penser à voix haute, un accompagnement thérapeutique lorsque la confusion est ancienne et profonde. La personne prend alors conscience, petit à petit, qu’elle s’est trop appuyée sur les mots des autres, et que sa propre réflexion, dans ses propres mots, avec sa propre grammaire, tient debout.

Une phrase simple peut servir de repère face à un doute qui menace de tourner en confusion : je n’ai pas encore apporté de réponse à cette question. Elle ne nie pas le doute, elle le range à sa juste place, celle d’une question ouverte et non d’une preuve d’incapacité. Elle rejoint le troisième état décrit dans l’article sur l’automate, je ne sais pas encore, qui laisse le présent exister sans le refermer trop vite. Et lorsque le retard ou l’inachevé stressent, une autre phrase peut prendre le relais : quand je pourrai m’y mettre, me poser pour répondre à ces questions, ce sera passionnant. La question cesse d’être une menace, elle redevient une promesse.

Ne pas se noyer dans la confusion, ne pas retomber dans les systèmes qui en font un régime, commence peut-être par là : reconnaître les peurs qui sont dessous, la peur de l’incertitude, la peur de la confusion, et la peur plus ancienne encore de perdre la raison, avant qu’elles ne choisissent à notre place. Rester ensuite capable de se remettre en question, avec ouverture, face au réel. L’assurance peut rester : on peut parler avec assurance tout en sachant se remettre en question. Ce qui la rend juste, c’est qu’elle continue d’évaluer l’impact de ses décisions sur l’environnement, sur le vivant, et d’abord sur l’humain qui est en face. Personne ne peut faire ce chemin à la place d’un autre. On peut être aidé, accompagné, entouré de personnes qui laissent de la place à une pensée encore inachevée, et la sortie reste pourtant un geste de chacun. C’est peut-être aussi ce qui protège le mieux du totalitarisme : une foule de personnes qui pensent par elles-mêmes se laisse beaucoup plus difficilement prendre sa conscience par la voix qui parle fort.

Les deux réalisateurs devant Elizabeth Holmes n’avaient pas besoin d’une voix plus assurée que la sienne pour retrouver ce qu’ils avaient vu. Ils avaient besoin de revenir à ce qui s’était passé, à ce qui avait été fait, et de se faire de nouveau confiance pour le regarder. L’aiguille de la boussole cesse de tourner lorsque l’on arrête de chercher le nord dans la voix des autres.

12 Références

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Histoire et philosophie politique

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United States Holocaust Memorial Museum. S-21 (Tuol Sleng). ushmm.org/genocide-prevention/countries/cambodia/s-21

Corpus Vénoa

Incertitude, Sincérité aveuglante, Automate, Conscience, Voix, Changement, Bulle dramatique, grille Qui porte le doute ?


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