Pourquoi la clarté retrouvée inquiète-t-elle autant qu’elle soulage, au point de nous renvoyer vers le brouillard ou vers le contrôle de détails qui ne touchent jamais le fond ?

V03-11/26
Audio : Résumé et discussion autour de l’article
1 Le brouillard d’un matin
Certains matins, le brouillard ne tombe pas assez bas pour arrêter la marche. Le ciel est blanc, la lumière grise, on voit le trottoir, le prochain lampadaire, on peut mettre un pas devant l’autre. Ce n’est pas la nuit, et c’est ce qui rend ce brouillard si habitable : il laisse avancer sans jamais montrer où mène la rue.
Puis un jour on débouche en plein soleil, et ce que l’on éprouve n’est pas tout à fait de la joie, plutôt une stupéfaction : l’ampleur du brouillard dans lequel on vivait, parfois depuis des années, n’apparaît qu’une fois qu’on en est sorti. Les personnes que j’observe au sortir d’une longue confusion parlent d’une révélation intérieure, d’une pensée qui s’articule de nouveau, ne tourne plus en rond, devient constructive, presque prolifique.
L’article sur la confusion décrit comment la voix qui parle fort nous maintient dans le brouillard (wetwo.fr/confusion). Cet article-ci regarde l’autre versant : ce que la clarté change, pourquoi elle inquiète autant qu’elle soulage, et la clarté de remplacement que le cerveau se fabrique.
2 La clarté se voit aux petites décisions
On imagine la clarté comme une grande illumination, une décision de vie enfin prise. Elle se reconnaît plus sûrement à quelque chose de minuscule : la facilité retrouvée des petites décisions. Dans le brouillard, une personne qui relit son texte tourne, recommence, ne sait plus quel mot choisir. Dans la clarté, la même tâche change de nature : cette phrase est juste, je la garde, celle-ci non, je passe à la suivante. Oui, non, d’accord. Les micro-décisions s’enchaînent avec une sorte de plaisir, et l’on avance dix fois plus vite.
Le plus troublant est qu’une grande décision peut être parfaitement claire pendant que les petites restent embrouillées. Lancer son activité, changer de direction : la décision est prise, évidente même, et les gestes qui la mettent en œuvre restent pris dans le brouillard, on réessaie, on réessaie encore, on perd des jours sur ce qui demanderait une heure. La confusion ne choisit pas son étage, et les deux étages ne se libèrent pas forcément ensemble.
3 Pourquoi la clarté fait peur
On s’attendrait à ce que la clarté, une fois goûtée, s’installe d’elle-même. Le brouillard revient par nappes, et il est très facile d’aller s’y réfugier. La clarté expose : elle rend visible, oblige à décider, met devant la responsabilité de ses choix, et retire une excuse commode, dans le brouillard personne ne peut nous reprocher de ne pas avancer, on ne voyait rien.
Ce que l’on appelle la peur de réussir ressemble surtout, il me semble, à une peur de manquer de repères. Le brouillard est inconfortable, et il est connu. Les quarante-huit ou soixante-douze premières heures d’un voyage vraiment dépaysant sont souvent les moins agréables, on est un peu de travers, le cerveau cherche ses marques, et de retour dans son quartier on s’ennuie parfois, c’est toujours la même rue, et c’est apaisant. Le voyage devient stimulant une fois quelques repères reconstruits. La clarté demande la même transition, et l’on rebrousse parfois chemin avant que le nouveau terrain soit habitable, vers ces ombres familières de la caverne que l’on préfère à la lumière parce qu’on en connaît le mouvement (wetwo.fr/incertitude).
4 La fausse clarté du détail
Il existe des manières de quitter le brouillard sans le quitter vraiment. La première consiste à suivre une voix forte : tout devient net, et l’on ne voit pas que l’on marche sur la route d’un autre. La seconde, plus discrète, ne demande personne en face : se focaliser sur un détail.
Sur un détail, tout est clair. On peut le cerner, trancher vite, s’indigner sans hésiter, et le cerveau, qui retrouve là les sensations de la clarté, en conclut qu’il est dans le réel. Il l’est, à sa manière : le détail existe. Il est seulement annexe, et l’énergie qu’il absorbe est retirée à la question qui demanderait de décider, d’être vu, de porter ses choix. Le contrôle de l’annexe rassure, il donne une prise réelle sur un objet qui n’engage rien.
En 1957, l’historien britannique Cyril Northcote Parkinson imagine sur le ton de la satire un comité financier qui approuve en deux minutes et demie un réacteur atomique de dix millions de livres, que presque personne ne comprend, puis débat trois quarts d’heure d’un abri à vélos, sur lequel chacun a un avis. Sa loi de la trivialité veut que le temps consacré à un point soit inversement proportionnel à la somme en jeu. Parkinson parle de compétence. Je crois qu’il parle aussi de peur : sur l’abri à vélos, personne ne risque d’être vu dans la confusion.
La psychologue Ellen Langer a montré en 1975 que nous surestimons notre prise sur le hasard dès qu’il comporte des gestes familiers de contrôle, choisir soi-même son billet de loterie par exemple, et elle a appelé cela l’illusion de contrôle. Une étude parue dans Psychologie française, par exemple, mesure l’illusion de contrôle selon la définition princeps de Langer, par le niveau d’attente de réussite personnelle (Martinez et Le Floch, 2008). Cette illusion déborde peut-être le hasard : se donner un objet que l’on maîtrise suffit parfois à calmer le sentiment de ne rien maîtriser.
Le même mouvement se voit chez une personne qui s’indigne longuement d’injustices lointaines, sans effet sur sa vie, au moment même où des questions brûlantes l’attendent : qu’est-ce que je fais de ma vie, dans quelle direction je vais, comment je deviens autonome. Ces questions sont reportées, reportées encore, et l’indignation occupe la place vide. Le débat public connaît le même glissement, chaque fois qu’un sujet commode occupe tout l’espace. L’indignation n’est pas fausse. Elle est déplacée, au sens propre : elle a changé de place.
Une scène d’entreprise en donne une forme presque pure. Un représentant du personnel, élu pour défendre les salariés, propose que chaque salarié en arrêt de travail le justifie et que l’on enquête pour repérer ceux qui abusent. Celui qui l’écoute reste sans voix. Des abus existent sans doute, à la marge. La question de fond, ce qui rend tant de personnes malades au travail, reste hors champ, et chaque malade devient un suspect.
5 Le détail retourné en arme
Le détail peut aussi retourner une situation. Un salarié signale des faits de harcèlement à sa hiérarchie, puis aux représentants du personnel, qui alertent les ressources humaines. Rien n’est fait pour le protéger, et il finit en arrêt maladie. Dans les jours qui suivent sa reprise, il arrive quelques minutes en retard, à plusieurs reprises. Les ressources humaines prononcent une mise à pied immédiate, au nom de l’urgence et de la sécurité, puis le licencient.
Je ne sais pas ce qui s’est dit dans les bureaux, et ce n’est pas à moi de qualifier la décision. La scène montre un déplacement : le harcèlement signalé n’a jamais été traité, les minutes de retard ont été comptées et transformées en urgence de sécurité, alors que le Code du travail protège précisément le salarié qui relate des faits de harcèlement moral (article L1152-2), et ce qu’il avait signalé n’apparaît nulle part dans la sanction.
Le mouvement ressemble à ce que la psychologue Jennifer Freyd a appelé DARVO : nier, attaquer, inverser les rôles de victime et d’auteur (wetwo.fr/darvo). Ici, celui qui a alerté devient celui qui pose problème, et le détail fournit la preuve, avec cet avantage redoutable : il est vrai. Les minutes de retard ont bien eu lieu, et leur vérité sert de paravent au fond, que personne n’a regardé.
Dans la lecture de Vénoa, un système qui ne peut pas douter a besoin de garder la main, et le contrôle de l’annexe le lui permet sans affronter la question qui le mettrait en doute. Contrôler les arrêts de travail, mettre à pied pour un retard : ces gestes nets passent pour de la rigueur, voire pour de la clarté. Ils restent une clarté de détail. On ne sait plus distinguer l’essentiel de l’anecdotique, et la clarté de détail masque la confusion dans laquelle reste le traitement du fond.
6 S’entraîner à la clarté
Un critère simple distingue la clarté de sa contrefaçon. Il porte sur l’objet, la sensation étant la même : sur quoi porte ma clarté, et qu’est-ce qu’elle me permet d’éviter ? La clarté véritable s’occupe du fond : les micro-décisions faciles construisent et traitent le sujet de fond, elles mettent en œuvre la grande décision au lieu de la remplacer. La clarté de détail éloigne : plus le détail est net, plus la question centrale recule.
Reste la durée. Des moments de clarté arrivent presque par hasard, une bonne nuit, un enthousiasme, un déclic en écoutant quelqu’un. Pour que la clarté devienne une manière d’être, il faut s’y entraîner comme pour un marathon, le corps, la pensée, et le cœur, il me semble, tout autant, puisque c’est lui qui apprend à supporter d’être visible, de décider, de manquer un temps de repères. Le brouillard reviendra, comme une ancienne habitude plus que comme une rechute, et l’on remarque avec étonnement que l’on n’est plus dans le même quartier qu’avant.
Apprendre de quelqu’un fait partie de cet entraînement, à condition de garder la juste distance : démonter la méthode d’un guide, se demander pourquoi il fait ce qu’il fait et ce qui pourrait être amélioré, prendre ce qui est juste sans le suivre comme on suit une voix forte. Cette distance garde les passerelles fructueuses, sans opposer tout à tout, et elle signale que la capacité à penser par soi-même est intacte. Une méthode peut contenir deux ou trois bonnes idées sur un chemin qui ne mène pas au bon endroit, et le discernement consiste à voir les deux à la fois.
Le soleil de ce matin-là ne dissipe pas tout le brouillard d’un coup. Il montre la rue, et la rue mène quelque part, ce que le plus net des détails n’a jamais su faire.
7 Références
Parkinson, C. N. (1958). Les règles d’or de Mr. Parkinson, trad. Jérôme Villehouverte. Paris : Robert Laffont. Titre original : Parkinson’s Law and Other Studies in Administration (1957), Boston : Houghton Mifflin, chapitre « High Finance, or the Point of Vanishing Interest ».
Langer, E. J. (1975). The illusion of control. Journal of Personality and Social Psychology, 32(2), 311-328.
Martinez, F., et Le Floch, V. (2008). La connaissance du gain d’autrui. Une incitation au risque ? Psychologie française, 53(1), 25-38. doi:10.1016/j.psfr.2007.03.003. Une étude francophone qui mesure l’illusion de contrôle selon la définition de Langer (1975).
Code du travail, article L1152-2, protection du salarié qui relate des faits de harcèlement moral. Légifrance.
Corpus Vénoa
Confusion, Incertitude, DARVO.

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