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Ce qu’un adolescent de dix-huit ans a vu, et ce qui empêche aujourd’hui d’en voir autant

La Boétie, le regard qui n'a pas eu le temps de se fermer

V05-06/26

Audio : Résumé et discussion autour de l’article

1. Introduction

Vers dix-huit ans, un étudiant de Bordeaux écrit un texte que ses contemporains ne sauront pas vraiment lire, et que les siècles suivants ne cesseront plus de relire. Étienne de La Boétie y pose une question dont l’évidence est presque gênante. Pourquoi un peuple obéit-il à un homme seul, alors qu’il suffirait qu’il cesse de lui donner ce qu’il lui donne pour que tout s’effondre. Le Discours de la servitude volontaire ne dénonce pas un tyran. Il décrit le consentement, qui le rend possible. C’est cela qui dérange à l’époque, c’est encore cela qui dérange aujourd’hui : la lucidité n’est pas dirigée vers le pouvoir, elle est dirigée vers ceux qui le portent à bout de bras.

Cette lucidité existe, elle est tenue par quelqu’un dont on peut lire le regard comme celui d’une sensibilité encore disponible. C’est l’anomalie première du texte. Un adulte déjà installé dans les usages du monde, formé à ses compromis, à ses prudences et à ses accommodements, aurait sans doute eu plus de difficulté à écrire cela de cette façon. Quelque chose dans la sensibilité de La Boétie est encore intact, qui ne l’est plus chez la majorité des adultes de son temps, et qui ne l’est pas davantage chez les adultes du nôtre. Ce point mérite qu’on s’y arrête. Pas pour célébrer le génie précoce. Pour comprendre ce que voit une sensibilité que rien n’a encore recouvert.

2. Ce que La Boétie nomme

La thèse tient en peu de mots. Le tyran n’a que le pouvoir qu’on lui donne. Il ne tire pas sa force de sa force, il la tire de ce que chacun, dans le peuple, accepte de lui céder sans qu’il ait besoin de le demander. La domination ne s’impose pas par la violence des armes, elle s’installe par la docilité de ceux qui pourraient la défaire. Le tyran serait nu, La Boétie le dit littéralement, si l’on cessait simplement de lui prêter mains, jambes, voix et silence.

Ce qu’il décrit est donc un mécanisme collectif d’auto-soumission. Chacun renforce le système qui l’enferme, parce que chacun fait comme les autres, parce que chacun craint ce qui arrive à ceux qui ne font pas comme les autres, parce que chacun finit par préférer la place qu’on lui assigne à la position qu’il faudrait conquérir.

Cette docilité partagée n’explique pas tout. Le tyran ne tient jamais seul. Autour de lui se forme une chaîne de dépendances, quelques proches qui profitent directement du pouvoir, des relais qui en tirent un avantage matériel ou symbolique, des couches successives qui préfèrent un bénéfice partiel au risque de tout perdre, de sorte que la domination n’a jamais besoin d’une armée omniprésente, seulement de milliers de petites complicités ordinaires. La servitude se diffuse par capillarité. Elle transforme la masse en une addition d’individus isolés, dépendants, parfois concurrents, et c’est cette fragmentation, autant que la peur, qui rend la résistance collective presque impossible.

La servitude n’est pas subie, elle est entretenue. C’est ce mot, volontaire, qui choque encore aujourd’hui dans le titre. Il ne désigne pas un choix éclairé. Il désigne une participation active à ce qui détruit, et cette participation est la condition même du système.

Cette participation se transmet. L’habitude en est le premier moteur. Nés sous le joug, les individus finissent par considérer comme naturel ce qui n’est qu’hérité, et ce qui dure depuis assez longtemps cesse d’apparaître comme une injustice pour devenir un simple état des choses qu’on n’imagine même plus interroger. Les générations suivantes prennent pour évidente une domination qu’elles n’ont pas vu se mettre en place. La liberté ne disparaît pas par interdiction, elle disparaît par désapprentissage. On ne la perd pas parce qu’on la refuse, on la perd parce qu’on ne la conçoit même plus comme possible. Le pouvoir devient un décor, et l’on cesse de voir qu’il a une charpente. La charpente, c’est nous. Cette phrase, La Boétie ne l’écrit pas en ces termes, mais c’est exactement ce que son texte rend lisible.

3. Ce qui rend ce regard possible

Voir cela, à dix-huit ans, n’est pas une affaire d’érudition. La Boétie a lu les Anciens, il connaît Plutarque, il manie le grec, le latin avec aisance, mais ce ne sont pas ses lectures qui produisent le texte. Elles le nourrissent. La pierre angulaire est ailleurs, dans ce qui précède la culture et que la culture, le plus souvent, recouvre.

Une sensibilité reliée à son propre ressenti voit la dissonance collective comme on voit une couleur. Sans effort, sans démonstration, sans construction théorique. Ce n’est pas une intelligence supérieure, ce n’est pas un don, ce n’est pas une grâce. C’est un état de fonctionnement où la perception émotionnelle est encore disponible, où le signal interne n’a pas été coupé, où la dissonance entre ce qui est dit et ce qui est éprouvé reste audible. Cet état est celui d’un enfant qui sent, avant qu’on lui apprenne à ne plus sentir. Il est celui d’un adolescent qui n’a pas encore eu le temps que ce regard soit recouvert par la nécessité de tenir sa place.

La plupart des adultes, à un moment précoce de leur trajectoire, ont senti ce que La Boétie décrit. Ils l’ont senti enfants, dans une cour d’école, dans une famille, dans une réunion d’adultes où la parole et le ressenti des uns et des autres ne coïncidaient pas. Ils ne pouvaient pas le nommer. Ils le percevaient, le percevaient nettement, et puis quelque chose s’est installé en eux qui a rendu cette perception inutile, encombrante, voire dangereuse. La sensibilité de La Boétie à dix-huit ans n’a pas été supérieure à celle des autres, elle n’a pas été éteinte. C’est tout. Ce n’est rien, et ce n’est presque jamais.

4. Ce que La Boétie ne pouvait pas nommer

La Boétie décrit l’effet avec une précision qui n’a pas vieilli. Il ne dispose pas du vocabulaire qui rendrait visible la cause. Il observe le consentement, il ne peut pas dire ce qui rend ce consentement préférable à la lucidité. Il pose la question, plusieurs fois, sans pouvoir y répondre autrement que par la coutume, l’accoutumance, l’habitude. Ce sont les outils dont il dispose, et ils décrivent encore la surface du phénomène.

Le verrouillage émotionnel se fixe avant l’adolescence, parfois bien avant. Il s’installe au moment où un système nerveux d’enfant comprend qu’éprouver pleinement ce qu’il éprouve coûte trop, qu’il vaut mieux ne pas sentir, ne pas voir, ne pas dire. La sensibilité reste, le signal reste, le pare-feu se met en place. La perception émotionnelle continue d’exister mais elle n’est plus traitée. C’est le système EPV, Enfant Perdu avec Verrou structurel actif (voir l’article wetwo.fr/invisible). Ce qui s’éteint n’est pas la capacité de sentir, c’est la disponibilité à sentir, et cette disponibilité éteinte est la condition silencieuse de tout ce que La Boétie observe.

Penser par soi-même, dans un système qui a verrouillé sa lecture émotionnelle, coûte. Pas seulement un coût cognitif, qui serait gérable. Un coût qui rouvre une zone de douleur ancienne, fermée pour de bonnes raisons à l’époque où elle s’est fermée. Déléguer à une autorité, ranger sa pensée derrière celle d’un autre, faire confiance à un cadre qu’on n’examine pas, n’est pas un choix de confort. C’est une protection qui s’auto-renforce. La peur fait là un travail que ni la contrainte ni la propagande n’ont besoin de faire seules. C’est ce que la dictature, quand elle vient, n’a presque plus à imposer. Elle a déjà été préparée, dans chaque histoire d’enfant, par cette fermeture intime à laquelle plus personne ne pense.

Une dictature ne commence pas toujours quand un tyran prend le pouvoir. Elle commence parfois quand une population épuisée par la peur préfère qu’un autre pense, juge et décide à sa place. Le passage de la servitude statique à la délégation cognitive active n’a pas été décrit par La Boétie, parce qu’il décrivait un peuple installé, pas un peuple en bascule. La bascule, c’est ce que produit l’épuisement. Un système collectif tenu dans la fatigue, l’incertitude, la saturation des stimuli et la disqualification du ressenti voit le coût intérieur de penser par soi-même devenir mécaniquement plus élevé. Le système verrouillé n’a même plus à choisir. Il bascule, et il appelle cela du bon sens.

La Boétie nomme la façade. La grille nomme la serrure.

5. Pourquoi ce texte n’a pas vieilli

Le Discours de la servitude volontaire n’a pas vieilli parce que le mécanisme qu’il observe n’a pas changé. La sensibilité s’éteint encore, chez la plupart, dans les mêmes zones de l’enfance et selon les mêmes nécessités d’adaptation. La dissonance reste perceptible, chez ceux qui n’ont pas encore eu le temps de la fermer, et opaque chez ceux pour qui la fermer a été la seule manière de tenir. Tant que ce verrouillage s’installe précocement chez une part majoritaire d’une société, le consentement à ce qui détruit reste structurellement plus accessible que la lecture de ce qui détruit. Ce n’est pas une fatalité morale. C’est une économie nerveuse.

Ce que La Boétie n’a pas pu nommer, et que nous pouvons commencer à nommer aujourd’hui, c’est que la sortie collective ne se décrète pas. Elle ne passe pas par un sursaut de volonté, qui supposerait disponibles des ressources que le verrouillage rend précisément indisponibles. Elle passe par la lente restauration, chez ceux que cela concerne, d’une disponibilité à sentir ce qui était devenu impensable à sentir. Cette restauration est individuelle, elle se fait à des rythmes que personne ne contrôle, et elle se fait, ou elle ne se fait pas. Aucune urgence politique ne peut l’imposer.

Reste ce que La Boétie a vu, à dix-huit ans, et que son texte tend encore aujourd’hui comme un miroir. La lucidité existe avant la culture. Elle se perd dans la plupart des trajectoires. Et il suffirait, pour qu’elle reparaisse en certains endroits, qu’un système nerveux retrouve l’accès à ce qu’il a appris à ne plus sentir. Le tyran serait nu. Pas vaincu par les armes, ni convaincu par les discours. Simplement laissé sans l’obéissance que chacun, par peur, continuait de lui accorder.

Autres sources :

Le versant collectif de cette bascule, le coût de la sortie et le lent déplacement du seuil de l’acceptable, est traité dans l’article sur la fenêtre d’Overton, wetwo.fr/overton.


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