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Moi. Nous deux. Nous tous.

Et si nos besoins avaient trois dimensions ?

V1.0-09/26

Audio : Résumé et discussion autour de l’article

On peut parler des besoins humains comme d’une liste qui revêt plusieurs étages.

Voici la liste que je propose :

Sécurité. Liberté. Connexion. Reconnaissance. Confiance. Croissance. Sens.

Des modèles comme les six besoins décrits par Tony Robbins, les langages de l’amour de Gary Chapman ou le Why de Simon Sinek apportent des lectures rapides, et chacun éclaire une partie essentielle de ce qui nous relie dans l’expression de nos besoins.

Simone Weil, pensait avec son livre « L’Enracinement » (en 1943) les besoins de chacun : l’ordre, la liberté, l’honneur, la sécurité, la vérité, et celui qu’elle jugeait peut-être le plus important et le plus méconnu, l’enracinement.

L’économiste chilien Manfred Max-Neef a ouvert une autre dimension : il croise neuf besoins fondamentaux avec quatre manières de les vivre, être, avoir, faire et interagir (Human Scale Development, 1991). Je propose ici une lecture complémentaire, une dimension relationnelle : soi, l’autre, le collectif.

De ma perception, nos besoins possèdent une profondeur dimensionnelle triple.

Le besoin de liberté dans ma vie personnelle n’est pas le même que celui de rester libre dans mon couple ou de pouvoir agir librement dans une entreprise.

Le fait d’être reconnu socialement agit à un niveau différent que celui d’être vu par la personne que j’aime, les deux besoins sont dissociés.

Si je souhaite sécuriser matériellement ma famille, cela peut nourrir profondément mon projet personnel sans que cela réponde à mon besoin de connexion amoureuse, ni au sens que je souhaite donner à ma place dans le monde.

Les besoins vivent et se déploient de ma compréhension, dans des sphères, plus précisément trois sphères et pas seulement sur une ligne.

Et si nos besoins avaient trois dimensions ?

1 Moi – la sphère individuelle

C’est la relation à moi ou à soi.

J’y cherche sécurité, liberté, autonomie, croissance, connaissance de soi, sens, vitalité, paix intérieure, sérénité ou défi, courage ou lutte, émotions ou fureur de vivre, calme ou challenges. C’est pouvoir être soi et devenir soi.

L’identité se construit ici au long cours. Elle est la base du sens, et le sens agit au-delà de l’identité : Viktor Frankl a montré qu’on le trouve hors de soi, dans une personne, une cause ou une œuvre (Découvrir un sens à sa vie, 1946).

2 Nous deux – la sphère plénicielle, la sphère du couple

Pléniciel vient de plénicité : un état relationnel dans lequel chacun peut grandir librement tout en nourrissant la qualité du lien. Ces termes n’existent pas dans le dictionnaire, j’ai construit ceux-ci car la sphère du couple ne possède pas de nom spécifique (sphère individuelle, sociétale…) et ils permettent de décrire simplement cette sphère plénicielle du couple et la relation au couple dans la plénicité (voir article wetwo.fr/plenicite).

La relation traverse les trois sphères : la relation à soi, la relation à l’autre et la relation au collectif. Chacune possède sa propre dynamique, ses propres besoins et ses propres conditions d’épanouissement.

Il y a moi, il y a l’autre : toi, et il y a ce que nous faisons vivre entre nous dans la sphère du couple.

Amour, émotions partagées qui nourrissent le lien d’attachement, sécurité du lien, connexion ressentie, présence, agréabilité, bienveillance et respect, reconnaissance mutuelle, communication profonde, toucher, tendresse, affection, désir, sensualité, sexualité, réciprocité, plaisir, croissance commune et projet partagé nourrissent cette troisième réalité de la relation à deux.

La communication y devient essentielle :

S’ouvrir → écouter → comprendre → exprimer → ajuster → réparer.

La gratitude, la bienveillance, la compassion, l’amabilité, l’attention portée à l’autre et la capacité à anticiper ce qui peut lui faire du bien donnent au lien sa qualité quotidienne.

Pour l’un et l’autre c’est pouvoir être pleinement soi avec l’autre, tout en faisant vivre quelque chose ensemble qui va au-delà de la sphère individuelle, la création de cette sphère du couple est plus grande que chacune des sphères individuelles ajoutées.

3 Nous tous – la sphère sociétale

Cette autre sphère de la relation commence dès que l’on entre dans un collectif : famille élargie, école, équipe, entreprise, association, institution, société…

Les mêmes besoins changent encore de forme.

La liberté devient une capacité d’expression, d’action, d’autonomie et de responsabilité de ses propres projets. La connexion devient appartenance.

La reconnaissance devient une place reconnue dans le groupe, la croissance individuelle devient un apprentissage collectif. Le sens devient la contribution et l’impact perçu et reconnu. La confiance au sein de l’entreprise ou de l’organisation permet l’autonomie là où son absence favorise le contrôle. C’est bénéficier d’une place parmi les autres, agir et contribuer sans disparaître dans le collectif.

Le philosophe Axel Honneth décrit lui aussi trois sphères de reconnaissance : l’amour dans les relations proches, le droit dans la société, l’estime sociale pour ce que chacun apporte (La lutte pour la reconnaissance, 1992). Selon lui, le sentiment d’injustice prend sa source dans le mépris, c’est-à-dire dans un déni de reconnaissance. Je lis la justice de la même façon, comme la rencontre de deux besoins : une place reconnue, dans un cadre qui protège chacun.

4 Un même besoin, trois réalités

Prenons la sécurité :

Sphère Individuelle : avoir un toit, des ressources, protéger son existence.

Sphère Plénicielle (couple) : être vulnérable sans craindre constamment de perdre le lien.

Sphère Sociétale : vivre dans un cadre suffisamment protecteur et juste.

Il s’agit du même besoin avec trois expériences différentes.

La liberté suit le même mouvement :

Je peux choisir ma vie.

Je peux rester moi avec toi.

Je peux penser, m’exprimer et agir parmi les autres.

Et la croissance :

Je grandis.

Nous grandissons.

Le collectif apprend et évolue, nous grandissons en synergie.

Et la confiance, qu’Erik Erikson place au tout début du développement humain, dans la tension entre confiance et méfiance (Enfance et société, 1950) :

Je me fais confiance.

Je peux te faire confiance.

Nous pouvons nous faire confiance.

5 Ressentir, communiquer, agir

Ces trois actions ou mouvements permettent aux besoins de circuler entre les sphères :

Ressentir : écouter d’abord ce que le corps dit : une tension, un nœud, une chaleur, une fatigue. Accueillir l’émotion qui y est associée, la reconnaître, la nommer, l’exprimer. Sensibilité, émotions et vulnérabilité sont souvent le premier signal d’un besoin. Ce qui n’est pas accueilli ne disparaît pas, il cherche un autre chemin. Antonio Damasio a montré que le corps signale souvent avant que la pensée ne comprenne (L’Erreur de Descartes, 1994).

Communiquer : s’ouvrir, écouter, comprendre, exprimer ses pensées, ses besoins, ses idées, ajuster, réparer.

Agir : le mouvement est la base de la vie. Agir est l’action et le mouvement qui expriment la vie.

Je ressens un manque de reconnaissance au travail, j’en parle à la personne que j’aime, elle m’écoute, et je peux alors agir suivant son avis, pour valoriser ma place dans l’équipe. Le besoin part du Moi (sphère individuelle), passe par le Nous deux (sphère du couple ou plénicielle) et trouve sa réponse dans le Nous tous (sphère sociétale).

Encore faut-il savoir d’où l’on ressent, d’où l’on communique, d’où l’on agit.

On peut rechercher exactement le même besoin depuis des états intérieurs très différents :

Le vide (d’un manque) cherche à être rempli.

Le trop-plein cherche à être apaisé.

L’équilibre ouvre davantage la possibilité de choisir.

Chercher l’autre pour remplir un vide, pour déposer ce qui déborde ou simplement parce que sa présence nous émerveille produit extérieurement le même rapprochement, la dynamique intérieure, elle, ici change complètement.

6 Les conditions de maintien

Certaines conditions entretiennent les besoins dans les trois sphères à la fois : la justice et l’équité, l’ouverture, l’écoute et le dialogue, le respect, l’amabilité, l’agréabilité et la bienveillance, la gratitude, l’empathie cognitive et affective, la compassion, l’attention portée à l’autre, la réciprocité et la coopération, la congruence et la sincérité, la fiabilité et la cohérence, un cadre protecteur, et la possibilité de réparer. Manfred Max-Neef parle de « satisfacteurs synergiques » pour désigner ce qui nourrit plusieurs besoins en même temps. Dans le couple, l’affection naît d’une connexion qui circule bien, et sans elle la connexion s’éteint.

Une condition mérite une place à part : l’accueil de la sensibilité, des émotions et de la vulnérabilité. C’est elle qui nous relie à notre humanité. Une part essentielle de notre humanité relationnelle se ferme et le risque de dérives devient fort lorsque sensibilité, émotions et vulnérabilité ne peuvent plus être accueillies.

7 Le test des trois sphères

Une question essentielle que l’on peut aborder et poser est alors celle-ci :

Ce que je nourris produit-il réellement davantage de bien-être, d’épanouissement et de plénitude ?

Dans le Moi : plénitude personnelle.

Dans le Nous deux : plénicité ou l’épanouissement dans le couple.

Dans le Nous tous : épanouissement collectif.

La vitalité, elle, se lit comme un signe. Dans la théorie de l’autodétermination, Richard Ryan et Edward Deci la décrivent comme ce qui apparaît quand les besoins fondamentaux sont nourris, plutôt que comme un besoin en soi.

Et surtout :

Une sphère se développe-t-elle durablement au détriment des deux autres ?

Une vie plus pleine ne consiste peut-être pas à maximiser tous nos besoins.

Elle consiste à permettre à trois espaces de respirer ensemble : Moi. Nous deux. Nous tous.

Le test des trois sphères

8 Références

Chapman, G. (1992). Les langages de l’amour.

Damasio, A. R. (1994). L’Erreur de Descartes : la raison des émotions.

Erikson, E. H. (1950). Enfance et société.

Frankl, V. (1946). Découvrir un sens à sa vie.

Honneth, A. (1992). La lutte pour la reconnaissance.

La Guardia, J. G. et Ryan, R. M. (2000). Buts personnels, besoins psychologiques fondamentaux et bien-être : théorie de l’autodétermination et applications. Revue québécoise de psychologie, 21(2).

Max-Neef, M., Elizalde, A. et Hopenhayn, M. (1991). Human Scale Development.

Ryan, R. M. et Deci, E. L. (2008). From ego depletion to vitality : Theory and findings concerning the facilitation of energy available to the self. Social and Personality Psychology Compass.

Ryan, R. M. et Frederick, C. (1997). On energy, personality, and health : Subjective vitality as a dynamic reflection of well-being. Journal of Personality.

Sinek, S. (2009). Commencer par pourquoi.

Weil, S. (1949). L’Enracinement.

Autres références :

Belk, R. W. (1988). Possessions and the Extended Self. Journal of Consumer Research, 15(2).

Fromm, E. (1976). Avoir ou être ?

Ricœur, P. (2004). Parcours de la reconnaissance.

Rogers, C. (1961). Le développement de la personne.

Taylor, C. (1992). Multiculturalisme. Différence et démocratie.

Robbins, T. (2006). Why we do what we do. Conférence TED.


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