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Audio : Résumé et discussion autour de l’article

Une commission d’enquête parlementaire est, dans son principe, un dispositif conçu pour éclairer. On convoque des experts, des dirigeants, des professionnels. On les interrog, on écoute, on ajuste sa compréhension en fonction de ce qu’on entend, on en tire des conclusions informées. C’est le principe.

Ce n’est pas ce qui s’est passé.

Pendant six mois, la commission d’enquête sur l’audiovisuel public a auditionné 234 personnes en 67 séances. Ce qui en est ressorti n’est pas une synthèse de ces 234 voix, c’est la confirmation de ce qui était posé avant la première audition. Les questions étaient répétitives et formulées sur un ton inquisitorial, les réponses qui ne confirmaient pas la thèse initiale étaient ignorées, contredites, ou retournées. La PDG de Radio France a dû écrire une lettre officielle pour dénoncer les déformations publiques de ses propres propos. L’animateur Samuel Étienne a reproché publiquement à Charles Alloncle deux publications ayant entraîné, selon lui, de nombreux messages de harcèlement, d’insultes et de menaces. Les extraits montés des auditions ont été diffusés en masse sur les réseaux sociaux, assortis de commentaires parfois inexacts.

Ce n’est pas une enquête. C’est une confirmation organisée.

Ce qui opère ici a un moteur précis. Une conviction préexistante, chargée émotionnellement, produit une lecture sélective de la réalité : ce qui confirme entre, ce qui contredit rebondit. Ce n’est pas nécessairement de la mauvaise foi consciente, c’est, au minimum, un mécanisme de protection identitaire. Admettre que les réponses entendues modifient la conclusion serait admettre que la conviction de départ était insuffisante. Et cette conviction-là n’est pas qu’intellectuelle, elle est liée à une image de soi, à une mission, à une appartenance politique profonde. La laisser être corrigée par les faits ressemblerait à une capitulation, pas à une révision.

Le système fait ce que tous les systèmes fermés font : il transforme les signaux correcteurs en preuves supplémentaires de ce qu’il croit déjà. Une réponse qui dément la thèse devient la preuve que l’auditionné dissimule. Une contradiction signalée par le président de la commission devient la preuve d’un complot pour enterrer le rapport. La résistance extérieure renforce la conviction intérieure plutôt que de la nuancer.

Ce fonctionnement a un nom, ou plutôt une forme : la bulle idéologique. Elle n’est pas la bulle dramatique du couple (voir article https://wetwo.fr/bulle), mais elle repose sur le même circuit fermé : une conviction blessée, une écoute impossible, et des signaux contraires transformés en preuves supplémentaires. Un cadre intérieur rigide qui n’intègre que ce qui le confirme, qui perçoit le dissonant comme une attaque, et qui finit par produire une réalité parallèle suffisamment cohérente pour que celui qui la vit n’en voie jamais les coutures.

Ce qui verrouille ce mécanisme en place et le rend imperméable à toute correction extérieure, c’est la combinaison de trois éléments qui fonctionnent ensemble. L’ego d’abord, une image de soi construite autour d’une mission, d’une légitimité, d’une certitude d’avoir raison contre tous, qui ne peut pas être révisée sans s’effondrer. Le déni ensuite, gardien silencieux de cette image, qui neutralise automatiquement tout ce qui la menace : une réponse qui dément devient une dissimulation, une contradiction devient une attaque, une lettre de protestation devient une preuve de malaise. La dépendance narcissique au rôle, enfin, transforme chaque signal correcteur en confirmation supplémentaire de la résistance à surmonter. Plus la contestation est forte, plus la conviction d’avoir touché quelque chose de vrai se renforce. Le système se nourrit de sa propre opposition.

Ce mécanisme n’est pas propre aux commissions parlementaires. Il opère dans l’entretien d’évaluation où les réponses du collaborateur ne changent rien à la conclusion déjà écrite. Dans la conversation de couple où l’un interroge sans jamais modifier sa lecture quelle que soit la réponse reçue. Dans la réunion familiale où les questions posées sont des accusations reformulées, et où les explications données ne sont jamais entendues. Des décors très différents, des intensités très différentes, le même circuit : une conviction posée avant, une écoute qui n’écoute pas, des signaux retournés en preuves.

Ce que le cas Alloncle rend visible à l’échelle institutionnelle, c’est la structure ordinaire d’un dialogue où écouter est devenu impossible parce que la réponse était déjà connue avant que la question soit posée.


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