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Une lecture critique à la lumière des blessures psychologiques, du déni émotionnel et des dynamiques relationnelles (grille de lecture EPV/EPS)

Table des matières

1       Introduction.

2       Le risque d’un « positivisme naïf » ou d’un déni du mal à autrui

3       Les accords leurs forces et leurs biais.

3.1        Que ta parole soit impeccable.

3.2        N’en fais jamais une affaire personnelle.

3.3        Ne fais pas de supposition.

3.4        Fais toujours de ton mieux.

4       Synthèse : pourquoi cette grille peut servir le déni ?

5       Conclusion.

V01-01/26

Les accords toltèques sont souvent présentés comme des principes universels favorisant la paix intérieure et la responsabilité individuelle. Leur portée est réelle.

Mais lorsqu’ils sont appliqués sans conscience des blessures psychologiques, des dynamiques de déni et des rapports de pouvoir invisibles, ils peuvent aussi produire l’effet inverse de celui recherché : invisibiliser la souffrance réelle et déplacer la responsabilité sur la personne blessée.

Cet article ne remet pas en cause la valeur des accords ; il propose une lecture complémentaire, ancrée dans la réalité psychique, relationnelle et émotionnelle des individus.

1          Introduction

Les quatre accords toltèques

-« Que ta parole soit impeccable »;

-« Quoi qu’il arrive, n’en fais pas une affaire personnelle »;

-« Ne fais pas de supposition »;

-« Fais toujours de ton mieux »

offrent un cadre simple et puissant pour apaiser la relation à soi et aux autres.

Ils invitent à plus de responsabilité individuelle, à limiter la projection, à réduire les conflits inutiles et à pacifier le dialogue intérieur. Leur succès est compréhensible.

Cette simplicité quasi enfantine, précisément, pose question.

Car les relations humaines ne se jouent pas uniquement au niveau de l’intention consciente. Elles sont traversées par des blessures anciennes, des mécanismes de défense inconscients, des dynamiques familiales ou sociales parfois verrouillées par le déni. Dans ces contextes, une règle universelle, aussi bien intentionnée soit-elle, peut produire des effets paradoxaux.

En ramenant tout à la perception individuelle, au « travail sur soi » ou à la responsabilité personnelle, on peut en venir à oublier une réalité essentielle : certains actes blessent réellement, certaines paroles font violence, certaines structures relationnelles reposent sur l’évitement, le contrôle ou la négation de la souffrance d’autrui.

Cela peut donner le sentiment qu’ils simplifient des dynamiques humaines complexes, en particulier la question de la blessure psychologique, du déni, de la violence passive ou structurelle.

C’est précisément là que le risque apparaît : non pas dans les accords eux-mêmes, mais dans l’usage qui en est fait lorsqu’ils deviennent un vernis de sérénité posé sur des réalités émotionnelles non reconnues.

Les blessures psychologiques (surtout celles répétées sur le long terme) façonnent nos comportements bien plus profondément qu’on ne l’imagine. Elles influencent notre rapport aux autres, nos croyances, nos choix et même la manière dont nous percevons le monde. Pourtant, elles restent souvent invisibles, agissant en arrière-plan comme des forces inconscientes qui nous poussent à reproduire les schémas que nous avons intégrés dès l’enfance par une suite de répétitions.

Cet article propose une relecture critique des accords toltèques avec le filtre de la grille de lecture des blessures (voir article https://wetwo.fr/blessures), EPV/EPS, (voir article https://wetwo.fr/enfant et https://wetwo.fr/invisible), non pour les rejeter, mais pour éclairer ce qu’ils peuvent parfois invisibiliser : la souffrance réelle, le rapport au pouvoir, et la nécessité d’une traversée consciente de la blessure, du déni, du refoulement et de la souffrance de l’autre.

2          Le risque d’un « positivisme naïf » ou d’un déni du mal à autrui

Le risque de tomber dans le déni du mal à autrui, c’est justement ce que beaucoup de modèles de développement personnel trop « lisses » ne voient pas : à force de tout ramener à la responsabilité individuelle, on oublie que certains actes blessent, et que la souffrance d’autrui n’est pas toujours « une histoire de perception ». L’analyse du livre de Wayne Dyer porte le même symptôme : le danger, c’est que l’intention positive, sans travail sur les blessures, reste à la surface et fait « bonne figure » sans traiter le fond.

Les accords toltèques peuvent involontairement servir de justification à ceux qui ne veulent pas regarder le mal fait à autrui :

-Si tout est question de perception, alors la victime n’a qu’à changer son regard.

-Si je fais « toujours de mon mieux », je n’ai rien à me reprocher.

-Si je « ne prends rien personnellement », je m’immunise contre toute critique… même légitime.

Mais la réalité, c’est que certains enfermements psychiques, certains systèmes familiaux, certaines formes de déni, font que la parole « impeccable » n’existe pas, et que la blessure se transmet bien au-delà de la simple intention consciente.

Les accords toltèques sont puissants comme hygiène relationnelle, mais ils peuvent devenir dangereux ou naïfs s’ils servent à occulter la responsabilité, à nier la blessure de l’autre, ou à imposer un vernis de sérénité sur des réalités douloureuses.

Ils ne remplacent jamais une analyse en profondeur des blessures et des dynamiques de déni.

En reprenant les accords toltèques sous cet angle voici une lecture lucide des accords

3          Les accords leurs forces et leurs biais

3.1           Que ta parole soit impeccable

Force :

-Encourage la cohérence, la justesse, la non-violence verbale.

-Rappelle l’impact des mots, invite à la vigilance dans l’expression.

Limite/danger :

Peut devenir un « contrôle de soi » anxieux, où toute parole est suspecte d’être mauvaise ou blessante.

Dans une dynamique de déni (EPV voir https://wetwo.fr/enfant), ce principe peut servir à taire la réalité ou à refuser la parole sur ce qui fait mal : « Je ne veux pas dire du mal » = je ne dis rien, donc je nie la blessure ou la violence vécue (chez moi ou chez l’autre).

Exemple concret : Dans une famille où la parole sur la souffrance ou l’expression des émotions est taboue, « être impeccable » peut signifier « ne surtout rien dire qui dérange », et donc renforcer l’emprise, l’invisibilité des blessures ou des violences. Être dans un environnement de type « sécurisant » ou « insécurisant », qui permet (ou non) de s’exprimer en sécurité, que ce soit au travers de ses émotions, ou sa souffrance, fait toute la différence entre un environnement sain, et un environnement toxique.

3.2           N’en fais jamais une affaire personnelle

Force :

-Protège des projections et de la prise en charge du vécu de l’autre.

-Permet de prendre du recul face à la violence, d’éviter certains pièges de la victimisation.

Limite/danger :

Peut être interprété comme une injonction à la dissociation émotionnelle : « Tout ce qui t’arrive ne parle que de l’autre », donc tu dois te détacher, voire te blinder.

Chez l’EPS (Enfant Perdu Sensible) (voir https://wetwo.fr/enfant), cela peut devenir un mécanisme de protection où la vraie douleur n’a plus droit de cité : « Si je souffre, c’est parce que je prends les choses personnellement… donc c’est moi le problème. »

Chez l’EPV (Enfant Perdu Verrouillé) (voir https://wetwo.fr/enfant), cela devient une arme pour rejeter toute remise en question : « Si tu souffres de ce que j’ai dit ou fait, c’est que tu prends tout personnellement, ce n’est pas mon problème. »

Risque : Cela peut renforcer le déni du mal fait à autrui – et participer à une société où plus personne ne regarde la souffrance de l’autre, car « tout est affaire de perception individuelle ».

3.3           Ne fais pas de supposition

Force :

-Rappelle l’importance de clarifier, de demander, d’éviter les interprétations toxiques.

-Peut prévenir certains conflits et malentendus.

Limite/danger :

Dans une famille ou un groupe verrouillé, où la parole est déjà restreinte, cette règle peut servir d’alibi au silence : « Je ne suppose rien, donc je ne dis rien… »

Peut être utilisé pour invalider l’intuition ou le ressenti : « Si tu ressens quelque chose de malsain, c’est une supposition… donc tais-toi. »

Dans le déni, l’absence de supposition devient l’absence de questionnement : « Puisque je n’ai pas de preuve, je n’interroge pas, je ne confronte pas. »

Résultat : Les violences invisibles (abus, manipulation, contrôle, inceste) prospèrent précisément dans ces non-dits, où tout questionnement est suspecté d’être une « supposition » négative.

Ces exemples peuvent heurter, mais ils sont nécessaires pour comprendre ce que ces grilles peuvent involontairement invisibiliser.

3.4           Fais toujours de ton mieux

Force :

-Invite à la bienveillance envers soi, à éviter le perfectionnisme ou la culpabilité excessive.

-Rappelle l’imperfection humaine, valorise l’effort plutôt que le résultat.

Limite/danger :

Peut devenir un argument d’irresponsabilité : « J’ai fait de mon mieux, donc je ne peux rien me reprocher. »

Chez un parent, un éducateur ou un partenaire en déni, cela peut servir à occulter la nécessité de se remettre en question, voire de réparer le mal fait : « Tu ne peux pas m’accuser, j’ai fait de mon mieux. »

Pour la victime (EPS), cela peut devenir une auto-accusation sourde : « Si je souffre, c’est que je n’ai pas fait assez bien, donc je dois faire encore plus… » → suradaptation, épuisement, culpabilité chronique.

Exemple : Dans un système verrouillé, cette phrase déresponsabilise les auteurs de violence (psychique ou émotionnelle) et invisibilise la souffrance réelle de la victime.

4          Synthèse : pourquoi cette grille peut servir le déni ?

-Positivisme naïf : Les accords toltèques évitent de poser la question du rapport à la souffrance, de la réalité du mal à autrui, du pouvoir, de la structure de domination/déni.

-Refus de la complexité : Tout ramener à l’intention, à l’individu, sans jamais traiter le collectif, l’inconscient, le poids des blessures, c’est offrir un outil magnifique… mais inadapté face aux dynamiques de domination, de harcèlement, ou d’emprise.

-Masque de responsabilité : Un accord qui peut renforcer l’évitement, la fuite ou le verrouillage émotionnel, surtout dans les contextes où il faudrait justement nommer, dénoncer, affronter.

5          Conclusion

Les accords toltèques peuvent être puissants comme outils d’hygiène de vie, de conscience individuelle, mais ils peuvent servir d’armure contre la vraie vulnérabilité et d’excuse à la violence invisible surtout dans des familles ou des systèmes qui sont l’un ou l’autre, verrouillés par le déni.

Il n’y a pas de transformation sans traversée de la blessure, reconnaissance du mal fait, et travail sur l’inconscient, ce que la grille de lecture EPS / EPV (voir https://wetwo.fr/enfant) apporte plus en profondeur (voir https://wetwo.fr/invisible), là où les accords toltèques restent une philosophie de surface.

Un outil de conscience individuelle devient dangereux lorsqu’il sert à ne plus voir la souffrance réelle de l’autre.

Cet article s’inscrit dans une série consacrée aux mécanismes inconscients et au déni émotionnel dans les relations humaines.


2 réponses à “Les accords toltèques : quand une sagesse relationnelle peut involontairement nourrir le déni”

  1. Avatar de Blandine
    Blandine

    Super article… je te rejoins quand tu dis que les accords toltèques, super outil d’hygiène relationnelle, peuvent présenter le danger d’invisibiliser les blessures. Tout comme la CNV, ils peuvent servir les EPV qui verrouillent les émotions, des EPS particulièrement.

  2. Avatar de ZOUAOUI

    En réponse à ton article : Ce texte me touche profondément, parce qu’il met des mots très justes sur un ressenti que j’ai souvent, sans toujours réussir à l’exprimer aussi clairement.
    Je suis profondément sensible aux approches de conscience, de responsabilité intérieure, de pacification de soi. Les accords toltèques portent une vraie sagesse, une simplicité qui peut ouvrir, apaiser, remettre de la clarté dans beaucoup de relations. Sur ce point, je suis en accord.
    Et en même temps… quelque chose en moi reste vigilant. Parce que je vois aussi, dans certaines guidances très positives et très médiatisées, une forme de glissement possible : une lumière qui, sans le vouloir, peut brûler les zones déjà blessées. Quand on est hypersensible, quand on a traversé des blessures profondes, des silences imposés, des culpabilités anciennes, certaines injonctions à “ne pas prendre personnellement”, à “faire toujours de son mieux”, à “rester impeccable” peuvent réactiver des mécanismes de suradaptation, de déni de soi, voire de honte.
    Une phrase que j’ai entendue un jour m’accompagne souvent dans cette réflexion, même si la notion de karma ne me parle plus vraiment aujourd’hui :
    « Même si chacun a son propre karma, il est trop facile de se servir du karma des autres. »
    Je la trouve profondément juste. Elle met en lumière ce glissement subtil où l’on peut, au nom d’une lecture spirituelle, déplacer la responsabilité, minimiser la réalité de la blessure, ou expliquer trop vite ce qui demanderait d’abord écoute, présence et reconnaissance.
    Je ressens parfois que ce type de discours peut, chez certaines personnes, nourrir une culpabilité silencieuse :
    – Si je souffre, c’est que je ne suis pas assez consciente.
    – Si ça me touche, c’est que je n’ai pas encore compris.
    – Si l’autre me blesse, c’est à moi de transformer, encore et encore.
    Or, certaines blessures ne se traversent pas par un simple changement de regard. Elles demandent d’être reconnues, accueillies, parfois nommées avec courage. Il y a des douleurs réelles, des violences invisibles, des histoires émotionnelles complexes qui ne se résolvent pas par un vernis de sérénité.
    Ce que j’apprécie dans cette lecture critique, c’est qu’elle ne rejette pas la sagesse des accords, mais qu’elle les remet dans une humanité vivante, incarnée, vulnérable. Une sagesse qui n’écrase pas la sensibilité, qui ne nie pas la souffrance, qui ne transforme pas la conscience en nouvelle exigence intérieure.
    Pour moi, la vraie conscience ne culpabilise pas. Elle éclaire avec douceur. Elle respecte les rythmes. Elle honore les blessures au lieu de les contourner. Elle relie, au lieu de séparer l’ombre et la lumière.

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