Comment une phrase en apparence rationnelle déplace la responsabilité, organise le déni émotionnel et enferme durablement celles et ceux qui subissent

Table des matières
1.2 Une phrase qui déplace la réalité.
1.3 La sidération niée, donc la victime rendue fautive.
1.4 Le piège cognitif durable.
1.5 Rendre visible pour libérer
2 Comprendre pourquoi quelqu’un reste :
3 La symétrie indispensable :Il y a non pas une mais deux questions à poser
3.1 La première question, légitime, côté personne qui est restée
3.2 La seconde question, indispensable, côté personne qui exerce l’emprise ou la domination.
3.3 La question miroir complète.
4 Pourquoi avait-on besoin que l’autre reste.
4.1 Le contrat, ou la loyauté figée « quoi qu’il en coûte ».
4.2 Quand le structurel protège le déni
4.3 Quand partir devient un acte de survie.
4.4 Pourquoi nommer tout cela est indispensable.
4.5 Ce que cette compréhension ne permet jamais.
4.6 Ce que cette compréhension restaure.
4.7 La symétrie complète est ici
5 Le coût énergétique du départ
5.1 Le coût énergétique asymétrique, angle mort du jugement
5.2 Fenêtre d’Overton et survie énergétique.
5.3 Pont direct avec la sphère intime et le couple.
5.4 Allégorie de la caverne (Platon) et seuil énergétique.
5.5 Karpman relu à la lumière du coût énergétique.
5.6 Asymétrie de coût et domination durable.
6 Lecture clinique du coût énergétique.
6.1 Ce que la grille du coût énergétique permet de comprendre.
6.2 Certaines situations extrêmes.
6.3 Fenêtre d’Overton individuelle et survie psychique.
6.4 Pourquoi cette lecture empêche le jugement
6.6 Quand le verrou émotionnel altère aussi la perception de la souffrance de l’enfant
6.7 Lien avec le coût énergétique et le départ
6.8 Un mécanisme de fuite émotionnelle, pas une analyse.
6.9 Pourquoi cette phrase est reproductible et invisible.
6.10 Pourquoi cette phrase permet la défausse morale.
6.11 Les raisons possibles de rester : des verrous intérieurs, pas des permissions extérieures.
6.12 Comprendre et mettre en mot permet :
V02-01/26
1 « Tu n’avais qu’à partir »
1.1 La phrase pernicieuse qui efface la violence, enferme durablement organise le déni et autorise la répétition.
Il existe des phrases socialement admises qui paraissent logiques, presque rationnelles, et qui pourtant produisent des dégâts profonds, durables et invisibles.
« Tu n’avais qu’à partir » en fait partie.
On l’entend dans le couple, la famille, après une agression, face au harcèlement, parfois jusque dans les institutions. Elle donne l’illusion d’un choix simple, d’une responsabilité claire, d’une issue évidente.
En réalité, cette phrase est l’un des mécanismes de déni émotionnel les plus efficaces et pernicieux qui soient.
1.2 Une phrase qui déplace la réalité
Cette phrase ne questionne jamais ce qui s’est passé.
Elle efface le contexte, la dynamique, la peur, la sidération, l’emprise, la loyauté affective.
Elle déplace immédiatement le centre de gravité : la situation disparaît, la violence s’efface, le système relationnel devient invisible, la responsabilité bascule intégralement sur la personne qui subit. Ce n’est plus une question de faits. C’est un retournement de la scène.
Ce n’est plus : « Qu’est-ce qui t’a retenu ? »
C’est : « Pourquoi n’es-tu pas parti ? »
La scène est retournée.
1.3 La sidération niée, donc la victime rendue fautive
Face à certaines situations, le cerveau humain ne choisit pas. Il se fige.
La sidération est une réponse neurobiologique connue, documentée face au danger, à la peur, à la perte de repères, à la contrainte morale ou affective.
On ne décide pas de partir sous sidération.
On survit, on s’adapte, on temporise, on se tait. On attend que quelque chose se calme, que l’orage passe.
Dire ensuite « tu n’avais qu’à partir » revient à nier ce fonctionnement biologique fondamental.
La survie est requalifiée en faute.
La loyauté devient une faiblesse.
L’immobilisation ou la sidération devient un manque de courage.
1.4 Le piège cognitif durable
Cette phrase déclenche une boucle intérieure redoutable.
La personne ne cherche plus à comprendre le système.
Elle cherche ce qui cloche en elle. Pourquoi suis-je resté.
Pourquoi n’ai-je pas vu. Pourquoi n’ai-je pas agi. Qu’est ce qui ne va pas chez moi.
La boucle est insoluble, car la question est mal posée.
Elle suppose un choix libre là où il y avait un verrou émotionnel.
1.5 Rendre visible pour libérer
Nommer ce mécanisme change tout.
La question cesse d’être :
« Pourquoi n’es-tu pas parti ? »
Elle devient :
« Qu’est-ce qui t’empêchait intérieurement de partir à ce moment-là ? »
Cette simple reformulation rouvre l’humanité, restaure la dignité, permet de comprendre au lieu de juger.
Rendre visible cette phrase, c’est redonner aux personnes la possibilité de sortir de la boucle de culpabilité et de se réapproprier leur histoire.
Ce n’est pas un détail de langage.
C’est un enjeu de conscience.
2 Comprendre pourquoi quelqu’un reste :
-Des verrous intérieurs, non des fautes.
Nommer les raisons de rester ne sert pas à excuser.
Cela sert à comprendre et à sortir de la culpabilité circulaire.
Ces raisons sont souvent multiples, entremêlées, inconscientes au moment où elles agissent.
Voici quelques raisons fréquentes qui peuvent retenir quelqu’un, souvent simultanément, souvent sans qu’il en ait conscience.
-La loyauté invisible que la phrase masque :
Dans de nombreuses situations, rester ne relève pas de la passivité.
Rester relève d’une loyauté affective profonde.
La loyauté à la souffrance de l’autre.
La loyauté à une douleur exprimée, par l’autre parfois (souvent) somatisée.
La loyauté à une responsabilité implicite : ne pas abandonner, ne pas aggraver, ne pas faire mal. Dans ce cas, partir n’est pas une simple option rationnelle.
Rester pour ne pas abandonner quelqu’un qui souffre. Rester par sens moral, par attachement, par responsabilité intériorisée. Rester parce qu’on est loyal. Rester par sens moral, pas par confort.
Partir équivaut intérieurement à trahir, à détruire, à devenir celui qui fait mal.
La phrase « tu n’avais qu’à partir » nie totalement ce coût intérieur.
-La posture de sauveur ou de soutien
Croire souvent que sa présence protège. Confondre amour et responsabilité ou réparation. Se sentir responsable ou indispensable à l’équilibre de l’autre. (voir article https://wetwo.fr/bulle)
-L’emprise douce et progressive :
Pas de violence spectaculaire, plutôt une usure lente. Des limites qui reculent imperceptiblement. Des micro-ajustements permanents. Une forme de normalisation de l’inconfort.
-La confusion émotionnelle :
Ne plus savoir ce qui appartient à soi ou à l’autre. Porter une douleur qui n’est pas la sienne. Se sentir coupable sans comprendre pourquoi.
-Le gas lighting
Voir sa perception remise en cause régulièrement. Douter de son ressenti, de sa mémoire. Apprendre à ne plus se fier à ses signaux internes (voir articles https://wetwo.fr/gas et https://wetwo.fr/alarmes).
-La mémoire réécrite
Des faits minimisés. Des scènes reformulées. Une réalité devenue floue avec le temps. (voir article https://wetwo.fr/memoire)
-La sidération lente
Pas un choc unique, mais une immobilisation progressive. Le système nerveux s’adapte au lieu de fuir. Le départ devient impensable avant même d’être réfléchi.
-La domination invisible
Pas toujours autoritaire. Parfois morale, émotionnelle, silencieuse. Une asymétrie qui s’installe sans être nommée.
-Le faux confort
Pas un bien-être réel. Un moindre mal. La peur du chaos plus forte que la souffrance connue.
-La sécurité affective, même bancale
Un lien peut être dysfonctionnel, instable, toxique, et néanmoins représenter une présence, une continuité, un repère émotionnel, une forme de non-solitude.
Quitter ce lien, même imparfait, peut signifier tomber dans un vide affectif total, perdre toute forme de reconnaissance, affronter une solitude plus angoissante que la souffrance connue. Ce n’est pas du confort. C’est un choix de survie émotionnelle à court terme.
-La sécurité sexuelle ou corporelle
Une intimité, un sentiment d’exister dans le regard de l’autre. Une reconnaissance corporelle, une continuité de contact, l’assouvissement ou apaisement sexuel (voir article https://wetwo.fr/sex).
Perdre cela peut réactiver des peurs archaïques de rejet, d’abandon, de disparition de soi. Ce n’est pas honteux ou superficiel mais humain.
-Le lien bancal, mais existant
Un lien toxique n’est pas toujours un lien vide. Il peut être incohérent, instable, imprévisible, douloureux, et pourtant il peut représenter un attachement réel ou une histoire partagée, une identité relationnelle.
Rompre ce lien peut revenir à rompre avec une partie de soi, l’impression de perte de repères.
-La sécurité financière, même sans en profiter
Ce facteur peut parfois être disqualifié moralement, alors qu’il est déterminant.
La stabilité matérielle évite une précarité immédiate et repousse une confrontation brutale à la réalité, elle peut offrir une illusion de cadre, ou permettre de tenir psychiquement.
Rester ne signifie pas forcément profiter.
Rester peut signifier ne pas avoir la force d’affronter en plus l’insécurité matérielle, surtout quand le reste est déjà fragile et que les conséquences financières peuvent être désastreuses.
Ces raisons expliquent un enfermement intérieur.
Elles ne justifient jamais une violence extérieure.
Cette liste n’est ni exhaustive, ni exclusive. Souvent, plusieurs de ces mécanismes agissent en même temps.
Comprendre pourquoi on est resté ne sert pas à se juger. Cela sert à retrouver confiance en son ressenti, sortir de la boucle de doute, reconnaître que l’on a survécu avec les moyens du moment.
Le fait que quelqu’un soit resté n’a jamais rendu acceptable ce qu’il subissait.
3 La symétrie indispensable :Il y a non pas une mais deux questions à poser
Tant que la question n’est posée qu’à la personne qui est restée, l’attention reste déplacée, l’analyse reste biaisée.
Le projecteur reste braqué du même côté. La dynamique relationnelle disparaît.
La compréhension réelle commence uniquement lorsque les deux questions sont posées en miroir.
3.1 La première question, légitime, côté personne qui est restée
Question 1 pour celle qui est restée malgré la souffrance :
« Qu’est-ce qui t’a retenu intérieurement, à ce moment-là, au point que partir n’était pas possible pour toi ? »
Cette question ouvre la compréhension des verrous, la reconnaissance de la sidération, la fin de la culpabilité, la restauration de la dignité.
Elle ne juge pas, elle met en lumière.
3.2 La seconde question, indispensable, côté personne qui exerce l’emprise ou la domination
Question 2, côté personne qui maintenait la situation :
« Qu’est-ce qui, en toi, faisait que tu avais besoin que l’autre reste, malgré sa souffrance ? »
Cette question déplace enfin l’attention là où elle doit l’être aussi.
3.3 La question miroir complète
Pourquoi avait-on besoin que l’autre reste, malgré sa souffrance ?
Poser cette question est indispensable.
Ne pas y répondre clairement entretient le déni collectif.
Dans certaines situations, la réponse n’est ni floue, ni complexe, ni mystérieuse.
Elle est souvent simple, répétitive, observable.
4 Pourquoi avait-on besoin que l’autre reste
-Les bénéfices réels, souvent niés :
Il ne s’agit pas d’intentions formulées consciemment ainsi.
Il s’agit de bénéfices observables, fonctionnels, parfois niés, parfois rationalisés en voici une liste non exhaustive .
-Déconnexion émotionnelle et déficit d’empathie
Lorsque l’accès aux émotions est coupé ou fortement réduit :
la souffrance de l’autre n’est pas ressentie, elle n’a pas de poids réel, elle devient abstraite, secondaire, négligeable. Ce qui n’est pas ressenti n’existe pas vraiment.
Il n’y a donc aucune urgence intérieure à faire cesser ce qui fait mal à l’autre.
-Peur de l’effondrement intérieur
Le départ de l’autre représenterait une confrontation brutale à sa propre vacuité à son vide intérieur (du manque d’émotions), un effondrement narcissique, une solitude intenable, une douleur personnelle longtemps évitée.
Maintenir l’autre permet d’éviter ce face-à-face intérieur.
-Besoin de contrôle
La présence de l’autre assure une stabilité, une prévisibilité, un pouvoir relationnel.
L’autre devient un repère externe qui sécurise. Le contrôle n’est pas toujours violent, il peut être silencieux, organisationnel, émotionnel.
-Jouissance inconsciente du pouvoir
Il existe une réalité occultée car elle dérange.
Le fait de pouvoir impacter l’état émotionnel de l’autre, provoquer de la détresse, observer la dépendance, mesurer son importance par la souffrance induite, tout cela peut générer une jouissance inconsciente de domination.
Ce n’est pas forcément sadique au sens caricatural.
C’est une gratification de pouvoir.
-Assouvissement sexuel
Maintenir l’autre peut garantir un accès au corps, une disponibilité, une sexualité sans véritable réciprocité. La souffrance ou le malaise de l’autre ne sont pas intégrés comme des limites réelles. Seul compte le besoin propre et son assouvissement.
-Assouvissement financier et matériel
La présence de l’autre permet une sécurité économique, une mutualisation des charges, un confort matériel, une organisation facilitée. Même sans intention de nuire, le bénéfice existe.
-Praticité quotidienne
L’autre comme ressource fonctionnelle, c’est un point central.
L’autre peut devenir une force de travail, assumer une prise en charge des tâches domestiques, la gestion administrative, un soutien logistique, un amortisseur émotionnel. On peut parler de « charge mentale », il faut s’interroger si ce terme survient.
Dans cette configuration, l’autre est maintenu dans un état de survie fonctionnelle, car cela sert directement les besoins du dominant.
-Le principe de l’esclave moderne
Sans chaînes visibles, sans coups spectaculaires.
Maintenir quelqu’un dans la peur ou la dépendance, la confusion ou la loyauté contrainte, permet d’assouvir ses propres besoins sans jamais se confronter aux besoins de l’autre.
Seuls comptent ses besoins, son confort, sa stabilité, son plaisir, son pouvoir.
La douleur de l’autre n’est pas centrale. Elle est tolérée, minimisée, ignorée.
Une dynamique ou le mariage vient aussi insidieusement fabriquer « des murs »
4.1 Le contrat, ou la loyauté figée « quoi qu’il en coûte »
Le cadre contractuel, en particulier le mariage, n’est pas neutre psychiquement.
Il ne fait pas qu’organiser le matériel, il scelle une loyauté.
Ce qui relevait déjà d’un engagement affectif devient une obligation morale intériorisée, voir un devoir socialement valorisé, « tenir » est présenté comme une vertu, même au prix de soi.
Le message implicite est simple :
rester, quoi qu’il en coûte, tenir, même si cela détruit, ne pas rompre, même si le système est verrouillé. Le contrat rigidifie le verrou émotionnel.
4.2 Quand le structurel protège le déni
Dans les dynamiques qui sont marquées par le déni émotionnel, l’absence d’empathie, le besoin de contrôle, l’égo non travaillé, alors le contrat devient un allié silencieux du système.
Il renforce l’idée que rien n’oblige à changer, l’autre est engagé, la structure tiendra même si l’humain s’effondre.
Dans ces configurations, certaines situations ne changent jamais.
Non par fatalité, mais parce que le déni et l’égo n’ont aucun intérêt à évoluer.
4.3 Quand partir devient un acte de survie
Il arrive un point où comprendre ne suffit plus.
Expliquer, attendre, réparer devient une prolongation de l’enfermement.
Face à un système verrouillé, partir n’est pas une fuite.
C’est un acte de lucidité et de survie psychique.
Un contrat ne justifie jamais l’écrasement humain.
La loyauté ne vaut jamais le prix de la disparition de soi.
4.4 Pourquoi nommer tout cela est indispensable
Nommer ces réalités ne sert pas à humilier.
Cela sert à empêcher la phrase « tu n’avais qu’à partir » de fonctionner comme un permis implicite.
Tant que ces bénéfices ne sont pas rendus visibles la domination se banalise, la répétition devient possible, la responsabilité continue d’être déplacée.
4.5 Ce que cette compréhension ne permet jamais
Elle ne permet jamais de dire que tant que tu restes, je peux continuer, ta présence valide ce que je fais, tu n’avais qu’à partir, donc ce n’est pas grave.
Le fait que quelqu’un soit resté ne transforme jamais une violence en consentement.
4.6 Ce que cette compréhension restaure
Elle restaure la complexité humaine sans complaisance.
Elle empêche la défausse morale.
Elle rend visible la dynamique relationnelle.
Elle place la responsabilité là où elle doit être.
4.7 La symétrie complète est ici
Il ne s’agit pas de désigner un monstre.
Il s’agit de décrire un processus humain observable, reproductible, documenté.
La symétrie n’est pas : tout le monde est responsable pareillement.
La symétrie est : chacun doit regarder ce qui le retenait, et chacun doit regarder ce qu’il gagnait.
Tant que l’on ne pose la question qu’à celui qui est resté, la dynamique reste invisible.
Tant que l’on ne nomme pas ce que l’autre gagnait à ce que cela dure, la violence continue de se dissimuler derrière la phrase « tu n’avais qu’à partir ».
5 Le coût énergétique du départ
Ce que personne ne peut évaluer à la place de l’autre
La phrase « tu n’avais qu’à partir » repose sur une illusion majeure.
Elle suppose que partir serait simple, disponible, rationnel, immédiatement accessible.
C’est une illusion.
Partir a toujours un coût énergétique, souvent massif, souvent invisible, et toujours spécifique à la personne concernée. Ce coût ne se voit pas de l’extérieur.
Il ne se mesure pas. Il ne se compare pas.
C’est précisément pour cela que le jugement est incorrect.
5.1 Le coût énergétique asymétrique, angle mort du jugement
On touche ici à quelque chose de crucial.
La contrainte coûte relativement peu à mettre en place.
La résistance coûte énormément plus à organiser.
Exemple sociétal, le sujet du vote de la retraite à 67 ans (masquée derrière un brouillard de chiffres, 62, 64 ou 67 ans)
La contrainte :
-un texte
-des commissions
-un vote
-une promulgation
Un processus conflictuel parfois, mais borné, balisé, institutionnel.
La charge est concentrée, structurée, portée par des instances identifiées.
La résistance :
La résistance n’est ni bornée ni balisée
Elle implique de devoir :
-comprendre un système complexe et mouvant
-identifier des leviers souvent flous ou inaccessibles
-coordonner des acteurs aux intérêts divergents
-tenir dans la durée sans visibilité sur l’issue
-encaisser la fatigue physique et psychique
-affronter l’isolement et la marginalisation
-supporter la disqualification ou la disqualification morale
-agir sans garantie de résultat
S’ajoute à cela un coût souvent ignoré :
-argumenter sans cesse
-interroger le sens face à des récits contradictoires
-construire des alternatives dans l’incertitude
-faire face aux émotions, aux blessures personnelles et aux projections individuelles cumulées
-faire l’effort de dézoomer, de sortir du focus et du parti pris
-supporter la cristallisation émotionnelle d’un sujet sensible
Cet effort de mise à distance et de recul demande bien plus d’énergie que le simple fait de se taire, de se retirer ou de s’adapter.
Le coût énergétique de l’action inverse est sans commune mesure avec le coût de l’imposition.
Ce déséquilibre n’est pas un accident. Il est structurel.
5.2 Fenêtre d’Overton et survie énergétique
La fenêtre d’Overton désigne l’espace de ce qui peut être dit, débattu ou accepté à un moment donné dans une société ou une relation.
Ce cadre se déplace progressivement, non parce que l’inacceptable devient juste, mais parce que le seuil de tolérance de ceux qui le subissent recule.
Un exemple volontairement extrême, permet d’en comprendre le mécanisme, celui du cannibalisme.
Au départ, le cannibalisme est :
-impensable
-moralement inacceptable
-unanimement rejeté
Personne n’en discute sérieusement.
Puis, progressivement, on ne dit pas : « mangeons-nous entre nous«
On déplace le cadre.
-Et si on en parlait comme d’un tabou anthropologique ?
-Et si c’était abordé comme une pratique culturelle ancienne ?
-Et si on évoquait des cas de survie extrême ?
-Et si c’était présenté comme un sujet de débat académique ?
-Et si certains cas devenaient compréhensibles ?
-Par exemple lorsque des pratiques anciennes étaient censées protéger d’une maladie neurologique, comme dans le cas du kuru, (décrit dans Quand le cannibalisme donnait la tremblote : le cas « kuru »)
-Et si, dans certaines conditions exceptionnelles, cela devenait acceptable ?
l’idée de départ n’a changé, à aucun moment.
Ce qui a changé, c’est la tolérance psychologique au sujet.
La fenêtre s’est déplacée.
Dans la bulle dramatique (https://wetwo.fr/bulle) comme dans la société :
-ce n’est pas l’inacceptable qui s’impose d’un coup
-c’est le seuil d’acceptation qui recule lentement
Et tant que ce recul est progressif, il passe pour du normal.
La fenêtre d’Overton (voir article https://wetwo.fr/overton en cours de publication) ne repose pas uniquement sur des victimes émotionnelles au sens strict. Elle fonctionne sur des individus ou des groupes placés en contrainte émotionnelle, sociale ou existentielle.
Ceux-ci sont pris entre la peur, la sidération, la cristallisation, la dépendance au groupe, le coût perçu de la dissidence. Le silence qui en résulte n’est pas un accord.
C’est une stratégie de survie relationnelle et sociale.
Dire ensuite « ils n’avaient qu’à se révolter » revient à nier totalement cette réalité énergétique.
5.3 Pont direct avec la sphère intime et le couple
Dans la sphère individuelle ou de couple, le mécanisme est identique.
Rester dans la contrainte est souvent moins coûteux à court terme.
Partir, rompre, résister exige une énergie que la personne n’a souvent plus.
Dire « tu n’avais qu’à partir » ou « elle n’avait qu’à dire non » revient à ignorer cette asymétrie de coût.
Ce que l’on nomme inertie, passivité ou acceptation est très souvent un calcul de survie énergétique inconscient.
La personne ne valide pas la situation.
Elle constate simplement que le coût de la sortie dépasse, à cet instant, ses ressources disponibles.
Le cerveau évalue la charge énergétique, le risque, et la peur.
Face à l’alternative entre rester dans le connu ou partir et s’exposer à l’inconnu, il privilégie souvent la solution perçue comme la moins coûteuse immédiatement.
5.4 Allégorie de la caverne (Platon) et seuil énergétique
Rester dans la caverne, face à la violence, à la contrainte ou à un système autoritaire, a un coût.
Ce coût augmente avec le temps.
Il use lentement, enferme progressivement, altère l’élan vital.
Cet état reste pourtant rassurant, car il est connu.
La personne sait comment y survivre.
Elle connaît le périmètre de la douleur, les règles implicites, les risques immédiats.
Elle ne va pas bien. Elle tient. Elle survit.
Sortir de la caverne est d’une tout autre nature.
C’est un choc brutal, aveuglant, désorganisant.
C’est énergétiquement violent à court terme.
Cela blesse, fait peur, fait perdre les repères.
Pour le cerveau biologique, l’inconnu est souvent plus menaçant que le connu, même lorsque le connu est douloureux.
Le cerveau humain privilégie alors le coût connu et étalé dans le temps, plutôt que le coût inconnu et immédiat.
Ce n’est pas un manque de courage.
C’est un choix de survie neurologique.
5.5 Karpman relu à la lumière du coût énergétique
Relu sous l’angle du coût énergétique, le schéma devient particulièrement lisible.
-Le Persécuteur agit à faible coût
-Le Sauveur rationalise à coût modéré
-La Victime absorbe le coût maximal
La fenêtre d’Overton devient alors un outil de transfert de charge.
Plus la victime se tait, plus le système est perçu comme stable.
Plus elle s’épuise, plus la contrainte paraît légitime.
Ce n’est pas un dysfonctionnement marginal.
C’est un mécanisme structurel.
5.6 Asymétrie de coût et domination durable
Toute domination durable repose sur une asymétrie de coût.
Il est toujours moins coûteux d’imposer que de résister, et moins coûteux de se taire que de partir tant que l’énergie vitale est insuffisante.
Cela vaut :
-pour la fenêtre d’Overton, (article https://wetwo.fr/overton)
-pour le triangle de Karpman ou la bulle dramatique (voir https://wetwo.fr/bulle),
-pour la spirale du silence (Elisabeth Neumann) (article https://wetwo.fr/overton),
-pour le couple,
-pour le travail,
-pour le champ politique.
La vraie question n’est pas « Pourquoi n’ont-ils pas résisté ? »
La question juste est :
« Ce coût du silence à quel moment est-il devenu supérieur au coût de la parole ou du départ ? »
C’est à ce moment précis que le changement devient possible, mais pas avant.
6 Lecture clinique du coût énergétique
Voici un exemple partagé par une amie, cet exemple extrême arrive plus souvent qu’on ne le croit, il est incompréhensible lorsqu’il est observé uniquement à travers une grille rationnelle.
Une femme mariée, victime de violences, avec un enfant en situation de handicap, lui aussi victime de violences de son père.
Mon amie lui trouve un avocat, et un logement disponible pour elle et son enfant.
Il s’agit de solutions concrètes posées.
Et pourtant, malgré cela, au moment de prendre l’appartement elle se rétracte elle reste.
Vu de l’extérieur, la réaction est évidente :
« Elle avait tout pour partir. »
Cette lecture est une perception, un manque d’éléments de perspective (voir article https://wetwo.fr/perception).
6.1 Ce que la grille du coût énergétique permet de comprendre
Cette situation ne relève ni de l’irrationalité, ni de la passivité, ni d’un choix libre.
Elle met en jeu plusieurs coûts cumulés, que personne ne peut mesurer à la place de l’autre.
Le coût émotionnel personnel (liste non exhaustive) :
-sidération prolongée, épuisement psychique, verrou émotionnel ancien, peur de l’effondrement intérieur, impossibilité temporaire de se projeter hors du système connu. le coût relationnel avec l’enfant, loyauté profonde envers l’enfant (sujet décrit ci-dessous) et peur inconsciente de le désorganiser davantage, culpabilité anticipée, confusion entre protection et sacrifice.
Le cout existentiel et matériel :
le coût existentiel, le coût financier réel ou anticipé, perte totale des repères, la peur du vide, disparition d’une identité construite autour de la survie, sentiment de n’avoir nulle part où exister autrement.
Clarification essentielle : le lien à l’enfant ne protège pas de la violence
Laisser un enfant dans un environnement violent est objectivement destructeur pour lui. La violence, même indirecte, même non dirigée contre l’enfant, a des effets graves, durables et documentés sur son développement psychique.
Ce constat n’est pas négociable.
6.2 Certaines situations extrêmes
Dans certaines situations extrêmes, lorsque l’on parle ici du coût relationnel avec l’enfant, il ne s’agit ni d’un choix protecteur, ni d’une lucidité parentale suffisante.
Il s’agit d’un conflit psychique interne, souvent inconscient, chez un parent déjà en état de sidération ou de verrou émotionnel (voir article https://wetwo.fr/invisible).
La dynamique peut alors être la suivante :
-une confusion entre protection et maintien du lien,
-une peur panique de perdre l’enfant ou d’aggraver son état,
-une culpabilité massive projetée sur l’acte de départ plutôt que sur la situation violente elle-même,
-une incapacité momentanée à hiérarchiser correctement les dangers,
-une illusion inconsciente que « tenir encore » préservera l’enfant d’un chaos supplémentaire.
Ce mécanisme est erroné. Il est tragiquement fréquent. Il n’est pas volontaire.
Ce qui est dit ici en terme de lecture :
Elle ne dit pas que rester est juste.
Elle ne dit pas que l’enfant est protégé.
Elle ne dit pas que la violence est acceptable.
Cette lecture dit seulement : la capacité de percevoir clairement le danger pour l’enfant peut être altérée chez un parent pris dans un état de sidération prolongée, de dépendance ou d’effondrement interne.
En nommant ce mécanisme cela permet de comprendre pourquoi certaines décisions paraissent incompréhensibles de l’extérieur, d’éviter la moralisation, de mieux cibler l’accompagnement, de restaurer progressivement la capacité de discernement du parent.
Tant que le parent est figé dans ces conflits interne, l’évidence rationnelle ne suffit pas.
La protection de l’enfant doit toujours primer.
Le fait de comprendre un verrou psychique n’annule jamais la nécessité de rompre avec la violence. Comprendre n’est pas excuser.
Comprendre est ce qui permet, parfois, de rendre le départ possible.
Le coût énergétique global :
Même avec des solutions rationnelles disponibles, le seuil énergétique du départ peut rester hors d’atteinte.
La personne ne choisit pas de rester. Elle ne peut pas encore partir.
Dans certaines situations, ce n’est pas l’absence d’amour pour l’enfant qui empêche le départ, c’est l’effondrement psychique du parent qui empêche encore de voir clairement le danger.
6.3 Fenêtre d’Overton individuelle et survie psychique
Dans cette situation, la fenêtre d’Overton individuelle est extrêmement réduite.
Ce qui est pensable pour l’observateur ne l’est pas pour la personne concernée.
Ce qui est tolérable pour l’extérieur est insupportable pour son système nerveux.
Le silence, l’immobilité ou le retour en arrière ne sont pas une validation de la violence.
Ce sont des stratégies de survie énergétique.
Dire ensuite :
« Elle n’avait qu’à partir », revient à exiger une action hors de sa fenêtre de tolérance, sans tenir compte de son état réel.
6.4 Pourquoi cette lecture empêche le jugement
Cette grille ne nie ni la violence, ni l’urgence de la protection, ni la nécessité de sortir du système.
Elle change une seule chose, fondamentale : elle retire le jugement, elle remet de la complexité, elle restaure l’humanité de la personne concernée.
Elle permet de comprendre que :
le coût du non-changement est parfois mortifère à long terme oui, mais le coût du changement peut être insurmontable à court terme. Et le cerveau évalue avant tout le court terme.
6.5 Ce que cela implique
Dans ces situations, forcer la sortie peut : augmenter la sidération, renforcer la culpabilité, provoquer un effondrement, ou conduire à un retour encore plus violent dans le système initial.
L’accompagnement juste consiste à élargir progressivement la fenêtre énergétique, restaurer des ressources internes, sécuriser le système nerveux, permettre que le seuil du départ devienne atteignable.
Le lien direct avec la phrase « tu n’avais qu’à partir ».
Cette phrase empêche de voir le coût énergétique réel, la spécificité de la situation, la temporalité interne de la personne.
Elle transforme une impossibilité temporaire en faute morale.
Or, partir n’est jamais un simple choix. C’est un moment énergétique précis, qui ne peut être décrété de l’extérieur.
Dans certaines situations, rester n’est pas consentir.
C’est survivre jusqu’à ce que l’énergie nécessaire au départ devienne disponible.
6.6 Quand le verrou émotionnel altère aussi la perception de la souffrance de l’enfant
Il existe des situations plus complexes encore, dans lesquelles le parent qui reste n’est pas uniquement en sidération ou en effondrement ponctuel, mais présente un verrou émotionnel structurel.
Dans certains couples EPV EPV (voir https://wetwo.fr/invisible), ou lorsque le parent est lui-même fortement verrouillé émotionnellement, la dynamique change de nature.
La personne peut rester objectivement victime de la relation, tout en étant partiellement ou totalement déconnectée de la souffrance émotionnelle de l’enfant.
Cela peut être difficile à entendre, mais nécessaire à nommer.
Dans ces cas-là, il ne s’agit plus seulement d’un manque d’énergie pour partir, ou d’une peur de l’effondrement, ou d’un conflit interne temporaire.
Il s’agit d’une altération durable de la capacité empathique, liée au verrou émotionnel.
Cela peut produire une difficulté réelle à percevoir l’impact de la violence sur l’enfant, avoir une hiérarchisation défaillante des dangers, être dans une normalisation de la souffrance, ou une confusion entre survie personnelle et protection de l’enfant, une passivité qui n’est pas un choix conscient, mais un fonctionnement verrouillé.
La personne reste victime.
Mais sa capacité à protéger est altérée.
Ce que cela ne dit pas de cette lecture
Elle ne dit pas que la violence devient acceptable.
Elle ne dit pas que l’enfant est protégé.
Elle ne dit pas que la responsabilité disparaît.
C’est que le verrou émotionnel peut empêcher un parent de reconnaître pleinement la souffrance de son enfant, même lorsqu’il en est affectivement attaché.
C’est tragique. C’est documenté, il s’agit d’une coupure empathique.
Et c’est très différent d’une absence d’amour.
Ne pas faire cette distinction conduit à deux erreurs opposées : soit idéaliser le parent victime et nier l’impact sur l’enfant, soit condamner moralement sans comprendre le mécanisme interne.
La lecture par le verrou émotionnel permet de comprendre sans excuser, de nommer sans écraser, de mieux orienter la protection réelle de l’enfant.
Dans ces configurations, l’appel à la conscience ou à la responsabilité ne suffit pas.
Il faut d’abord restaurer une capacité émotionnelle minimale.
6.7 Lien avec le coût énergétique et le départ
Dans ces situations, le coût du départ n’est pas seulement énergétique.
Il est aussi perceptif.
Tant que le verrou émotionnel est actif le danger est partiellement invisible, la souffrance de l’enfant est atténuée psychiquement, l’urgence n’est pas intégrée.
Le seuil du départ ne peut donc pas être atteint, non par malveillance, mais par incapacité momentanée à voir.
Dans certaines configurations, rester ne relève pas seulement d’un manque d’énergie pour partir, mais d’un verrou émotionnel qui altère la capacité à percevoir la souffrance, y compris celle de l’enfant.
Comprendre cela ne protège pas la violence.
Cela permet de mieux la faire cesser.
6.8 Un mécanisme de fuite émotionnelle, pas une analyse
Cette phrase « tu n’avais qu’à partir » ne sert pas à comprendre.
Elle sert à ne pas ressentir.
Elle permet à celui qui la prononce d’éviter la culpabilité, d’éviter l’empathie, d’éviter toute remise en question, d’éviter de regarder une dynamique relationnelle inconfortable.
La responsabilité est exportée. La conscience se ferme.
6.9 Pourquoi cette phrase est reproductible et invisible
Elle est reproductible parce qu’elle soulage immédiatement celui qui l’utilise. Et jette dans le trouble celui qui la reçoit dans un cycle de remise en question et de questionnement permanente. Elle est invisible parce qu’elle se présente comme logique, adulte, rationnelle.
Elle est enseignée implicitement par la société aux victimes de violences, aux personnes harcelées, aux enfants pris dans des conflits, aux adultes enfermés dans des systèmes relationnels toxiques. Elle normalise l’oubli du contexte. Elle fabrique du silence intérieur. Elle entretient le doute de soi.
6.10 Pourquoi cette phrase permet la défausse morale
Dire « tu n’avais qu’à partir » produit un effet très précis : l’acte est effacé, la répétition est banalisée, la responsabilité est externalisée, la violence devient conditionnelle au départ de l’autre.
Le message implicite devient : tant que tu restes, je peux continuer, tant que tu ne pars pas, ce n’est pas vraiment grave, tant que tu es là, c’est ton choix.
Et ainsi l’humiliation se prolonge, le harcèlement se normalise, la domination se rend invisible, la conscience morale se met en veille.
6.11 Les raisons possibles de rester : des verrous intérieurs, pas des permissions extérieures
Il est important de le rappeler explicitement :
les raisons qui retiennent quelqu’un n’annulent jamais les actes de l’autre.
Elles expliquent un enfermement intérieur.
Elles ne justifient jamais une violence extérieure.
Ces raisons sont souvent multiples, entremêlées, évolutives, et largement inconscientes au moment où elles agissent.
6.12 Comprendre et mettre en mot permet :
De sortir de la boucle du doute.
De restaurer la confiance en son ressenti.
De voir qu’on a survécu avec les moyens du moment.
De nommer l’invisible, sans se juger.
Et surtout, çà empêche que la phrase « tu n’avais qu’à partir » continue à servir de masque social à la répétition de l’humiliation, au harcèlement et la domination.
7 Conclusion
Comprendre pourquoi quelqu’un est resté est nécessaire.
Comprendre pourquoi quelqu’un est resté n’efface rien. Cela éclaire. Cela libère.
Cela responsabilise enfin là où il faut.
Et comprendre pourquoi quelqu’un avait besoin que l’autre reste l’est tout autant.
Tant que ces deux questions ne sont pas posées ensemble, la phrase continue de servir d’écran au réel. La vraie question n’est jamais « pourquoi n’es-tu pas parti ».
La vraie question est « qu’est-ce qui vous a enfermés, chacun de votre côté, dans ce système ».
Nommer cela n’est pas violent.
C’est ce qui empêche la violence de continuer à se dissimuler.


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