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Quand la reconstruction du passé, lointain ou immédiat, installe le doute et fragilise l’identité

Table des matières

1       « Mais si je te l’ai déjà dit » : la mémoire du passé travestie.

2       Le doute.

3       Le masque.

4       Le déséquilibre.

5       La source.

6       L’effet induit

7       La mémoire de l’instant présent travestie.

8       L’identité touchée si des limites ne sont pas posées.

V01-12/25

Il existe des formes de manipulation non voulues inconscientes involontaires mais insidieuses qui mettent en action des travestissements de la mémoire.

Il existe des situations où le doute ne naît pas d’une erreur ponctuelle, mais d’un réel qui se déplace lentement. Des phrases anodines, répétées dans le temps, finissent par installer l’idée qu’un passé aurait été partagé alors qu’il ne l’a jamais été, ou qu’un présent immédiat serait mal perçu. Ce texte explore comment la reconstruction du réel, lorsqu’elle se répète, peut fragiliser la confiance en soi et transformer le doute en atteinte identitaire, sans conflit apparent ni intention consciente.

1          « Mais si je te l’ai déjà dit » : la mémoire du passé travestie

Il existe des phrases qui semblent anodines et qui pourtant laissent une trace profonde. Elles ne sont ni violentes, ni agressives, ni même conflictuelles. Elles sont souvent prononcées calmement, parfois avec étonnement, parfois avec une forme de certitude tranquille.

Parmi elles, il y a celle-ci : « Mais si, je te l’ai déjà dit. »

Lorsqu’elle est dite une fois, elle peut être sans conséquence. Un malentendu est possible. Une confusion arrive à tout le monde. La mémoire humaine est imparfaite, et nul n’y échappe. Mais lorsque ce type de phrase revient, lorsqu’elle se répète au fil du temps, quelque chose de très différent se met en place. Ce n’est plus un simple décalage. C’est une dynamique.

Ce qui trouble profondément, dans ces situations, ce n’est pas l’idée d’avoir oublié. C’est le sentiment qu’un passé commun est affirmé alors qu’il n’a jamais été vécu comme tel.

L’un affirme avec certitude qu’une information a été partagée, parfois « plusieurs fois », tandis que l’autre n’en a aucune trace, aucun souvenir, aucune résonance intérieure. Le malaise ne vient pas d’un désaccord, mais d’un désalignement de perception.

Au début, la personne qui ne se souvient pas doute peu. Elle se dit que cela arrive, qu’elle a peut-être manqué quelque chose, qu’elle n’était pas assez attentive à ce moment-là. Ce doute est sain, humain, normal. Mais lorsque la scène se reproduit, encore et encore, le doute change de nature. Il ne porte plus sur un fait précis. Il commence à porter sur soi.

Progressivement, une question silencieuse s’installe : « Et si le problème venait de moi ? »

2          Le doute

Ce basculement est discret. Il ne se fait pas en un jour. Il s’installe dans la durée, par petites touches, à travers des échanges banals, sans éclat, sans dispute. C’est précisément ce qui le rend si difficile à identifier. Il n’y a pas d’événement marquant, pas de rupture nette, pas de preuve évidente. Il y a seulement une impression persistante de ne plus être sûr de sa propre perception.

Ce doute devient alors identitaire.

La personne ne se demande plus si elle a oublié une information.

Elle se demande si elle est quelqu’un qui oublie.

Elle ne questionne plus un échange.

Elle questionne sa fiabilité intérieure.

Ce phénomène ne relève pas nécessairement du mensonge, ni de la manipulation consciente. Il peut s’agir d’une confusion réelle, d’un décalage entre ce qui a été pensé, ressenti ou imaginé par l’un, et ce qui a été réellement exprimé. Certaines personnes vivent leur monde intérieur avec une telle intensité qu’elles confondent parfois ce qui a été envisagé avec ce qui a été dit.

3          Le masque

Ce mécanisme devient encore plus insidieux lorsque la personne qui affirme se souvenir se définit elle-même comme ayant une « bonne mémoire ». Cette affirmation, répétée dans le cercle familial ou relationnel, finit par s’imposer comme une évidence partagée. Elle n’a pas besoin d’être démontrée : le simple fait d’être dite suffit à lui conférer une forme de légitimité.

Peu à peu, cette réputation de fiabilité mémorielle devient un socle implicite. Les proches l’intègrent. Les enfants l’entendent. Le groupe s’y ajuste. Et sans qu’aucune intention ne soit formulée, une hiérarchie s’installe : celui qui se souvient serait fiable, celui qui doute serait défaillant.

Dans ce contexte, la confusion ne naît plus seulement de l’échange à deux. Elle est amplifiée par l’environnement. L’idée qu’ » il ou elle a une bonne mémoire « circule, se diffuse, s’enracine. Elle devient un cadre de lecture partagé, qui renforce encore le doute de celui qui, déjà, se remet en question.

L’asymétrie devient alors profonde. D’un côté, une personne qui ne questionne jamais sa propre certitude. De l’autre, une personne qui interroge en permanence sa perception, son attention, sa fiabilité intérieure. Le doute ne circule plus dans les deux sens. Il est porté par un seul.

4          Le déséquilibre

C’est précisément cette absence de remise en question d’un côté, et cette auto-remise en question constante de l’autre, qui transforme un simple désaccord mémoriel en atteinte identitaire. Le problème n’est plus de savoir qui se souvient correctement. Le problème est que l’un doute de lui-même, pendant que l’autre n’envisage jamais de douter.

Il devient possible là, de nommer une autre dimension du phénomène. Lorsque l’un ne doute jamais et que l’autre doute toujours, il ne s’agit plus seulement d’un désaccord mémoriel ou perceptif. Il s’installe une asymétrie de pouvoir psychique.

Cette asymétrie ne relève pas nécessairement d’une intention consciente de contrôle. Elle peut être comprise comme une fonction inconsciente de stabilisation : la certitude de l’un sert de rempart contre son propre doute interne. Mais pour que cette certitude tienne, le doute doit être déplacé ailleurs.

Ce déplacement s’opère alors sur l’autre, qui devient progressivement le porteur du doute, de l’incertitude et de la remise en question. L’effet est une fragilisation lente mais profonde de son axe identitaire. Il ne s’agit pas d’un contrôle volontairement exercé, mais d’un contrôle effectivement produit.

L’inconscient ne cherche pas à dominer. Il cherche à survivre. Et dans cette recherche de stabilité, il peut réduire l’espace intérieur de l’autre sans jamais en avoir conscience.

5          La source

Il est possible de comprendre ce phénomène comme une forme de contrôle inconscient exercé par le doute. Lorsque l’un se vit comme ayant une mémoire sûre, stable, fiable, cette certitude devient un pilier de son équilibre psychique et relationnel. Elle structure son discours, son rapport au réel, et sa position dans la relation.

Dans ce contexte, ce qui est pensé, ressenti ou envisagé intérieurement peut être vécu comme ayant déjà été exprimé. Le passé n’est alors pas volontairement falsifié, mais reconstruit de manière à rester cohérent avec cette certitude. Ce n’est pas une invention consciente, mais une reconfiguration inconsciente du réel.

Cette reconfiguration a une fonction précise : préserver la stabilité interne de celui qui ne doute pas. Mais pour que cette stabilité se maintienne, le doute doit être déplacé. Il l’est alors sur l’autre, qui devient progressivement celui qui hésite, qui s’excuse, qui se remet en question.

6          L’effet induit

L’effet produit est une asymétrie profonde. D’un côté, une certitude qui ne se questionne jamais. De l’autre, un doute qui devient structurel. Même sans intention de contrôle, le résultat est bien une réduction de l’espace intérieur de l’autre, et une prise de pouvoir psychique par la certitude.

Le passé ainsi décrit n’a pas nécessairement eu lieu tel qu’il est énoncé. Mais une fois reformulé, affirmé et relayé, il devient une réalité relationnelle par défaut. Ce n’est pas la vérité des faits qui s’impose, c’est la cohérence du discours.

7          La mémoire de l’instant présent travestie.

Il existe une forme encore plus pernicieuse de reconstruction du réel, parce qu’elle ne porte pas sur le passé lointain, mais sur le présent immédiat. Elle survient dans l’instant même de l’échange, quelques secondes après qu’une phrase a été prononcée.

Dans ces situations, l’un affirme avec certitude ce que l’autre vient de dire, tout en niant la perception immédiate de celui qui a parlé. Ce n’est plus une divergence de souvenir, mais une réécriture du réel à très courte portée. La phrase est encore fraîche, le contexte est intact, et pourtant elle est contestée.

Cette négation du présent est profondément déstabilisante. Elle ne laisse aucun espace de recul, aucune possibilité de vérification interne. Lorsque cela se répète, la personne concernée commence à douter non seulement de sa mémoire, mais de sa capacité même à savoir ce qu’elle exprime.

Peu à peu, un glissement s’opère. Pour préserver le lien, le doute se déplace entièrement sur soi. La personne en vient à penser qu’elle ne sait plus ce qu’elle dit, qu’elle se trompe en permanence, que l’autre doit avoir raison. Ce n’est pas une faiblesse, mais une tentative de maintenir une cohérence relationnelle face à un réel constamment nié.

Cette forme de reconstruction immédiate est particulièrement destructrice, car elle empêche toute stabilisation du réel. Elle attaque directement la fonction de langage et la confiance dans sa propre parole. Là encore, il ne s’agit pas nécessairement d’une intention consciente, mais d’un fonctionnement qui, par ses effets répétés, produit une érosion identitaire profonde.

8          L’identité touchée si des limites ne sont pas posées

Ce mécanisme n’a pas les mêmes effets sur tous. Certaines personnes parviennent à cadrer rapidement, à rester appuyées sur leur perception. D’autres mettent plus de temps à comprendre ce qui se joue, surtout lorsque la relation est ancienne, structurante, ou chargée affectivement. Cette différence ne dit rien d’une fragilité personnelle. Elle dit tout du contexte et de la durée d’exposition à la dissonance.

Le problème n’est pas l’intention. Le problème est l’effet.

Car l’effet, lorsqu’il est répété, est une mise en défaut impossible à corriger. Comment prouver qu’une scène n’a jamais existé ? Comment démontrer l’absence d’un souvenir partagé ? La mémoire n’est pas un enregistrement objectif. Elle ne permet pas de revenir en arrière, de vérifier, de trancher. Même en théorie, cela serait impossible.

Imaginons un instant que chacun dispose du film complet de sa vie, enregistré seconde par seconde. Même dans ce scénario fictif, retrouver une phrase précise dite plusieurs années auparavant serait irréalisable. Il faudrait parcourir des milliers d’heures sans repère, sans index, sans certitude de ne pas être passé à côté. La preuve resterait hors de portée. Le passé est, par nature, invérifiable.

S’appuyer sur la mémoire pour établir une vérité relationnelle est donc une impasse logique. Ce n’est pas un terrain fiable. Et lorsque des échanges se construisent durablement sur cette impasse, ils génèrent inévitablement de la confusion.

Ce qui peut être observé, en revanche, est beaucoup plus simple et beaucoup plus solide : le présent. Le ressenti actuel. Le désalignement qui se manifeste ici et maintenant. Lorsque deux personnes n’ont pas la même perception de ce qui a été partagé, et que ce désalignement se répète, ce fait devient en lui-même un indicateur suffisant.

Il ne s’agit pas de décider qui a raison. Il ne s’agit pas de désigner un coupable. Il ne s’agit pas de conclure à une intention.

Il s’agit simplement de constater que le réel n’est pas commun.

Et lorsqu’un réel n’est pas partagé, continuer à débattre du passé ne peut qu’aggraver la confusion, surtout pour la personne qui doute déjà d’elle-même. La seule posture protectrice à ce moment, consiste à sortir de la discussion, non par fuite, mais par lucidité. Nommer intérieurement le désalignement. Reconnaître que la conversation ne peut pas aller plus loin sans abîmer l’un des deux.

Ce constat est souvent libérateur. Il permet de cesser de chercher une scène introuvable, de renoncer à prouver l’impossible, et surtout de récupérer quelque chose d’essentiel : la confiance en sa propre perception. Le doute cesse alors d’être une fatalité. Il redevient ce qu’il aurait toujours dû rester : un signal ponctuel, et non une identité.

La mémoire qui n’a jamais existé n’est pas un détail relationnel. Lorsqu’elle s’inscrit dans la durée, elle devient un facteur majeur d’érosion intérieure. La reconnaître pour ce qu’elle est, sans accusation ni justification, permet de sortir d’une boucle qui n’a jamais eu de solution.

Et parfois, comprendre cela suffit déjà à se retrouver.


4 réponses à “La mémoire inventée qui n’a jamais existé”

  1. Avatar de Sandrine Le Pennuisic
    Sandrine Le Pennuisic

    Oui super cette démonstration.
    De mon côté,moi qui pourrait être celle qui n’a pas de mémoire.
    J’attends qu’elle revienne en ayant confiance que mon corps a tout intégré et qu’il sait.

    1. Avatar de Vénoa

      Bonjour,
      Rassurez vous elle n’a pas à revenir, c’est justement la le jeu pernicieux, c’est qu’à force la personne croit avoit perdu sa mémoire, cette croyance est ce qu’il faut combattre.

  2. Avatar de Eugénie
    Eugénie

    C’est la 1ère fois que je lis une étude qui va aussi loin sur ce sujet qui m’était familier – ayant été « victime » d’une tyrannie exercée volontairement sur ma personne, dans cet ordre d’idée, si longtemps, avec des petites phrases, des reproches de toutes sortes, je vois aujourd’hui combien cette lecture me semble particulièrement essentielle pour comprendre ce qui m’est arrivé.
    Il en est bien résulté une « asymétrie, profonde ».
    Aujourd’hui c’est une autre personne, qui m’a remplacée, qui le vit, qui s’est confiée et en souffre..

    1. Avatar de Vénoa

      Merci encore, Eugénie.

      Ce schéma est particulièrement pernicieux, à la fois difficile à observer et surtout à conscientiser.
      Je crois qu’il est très peu nommé, alors même qu’il est largement répandu.

      Sans violence apparente, il peut conduire à une déstabilisation identitaire profonde :
      doute de soi, questionnement permanent, perte de repères.

      Mais lorsqu’on parvient à le décrire, quelque chose change, on rétablit on pose les mots, on rectifie sans justifier.
      Quand on voit, on n’est déjà plus manipulable, même lorsque la manipulation n’est pas intentionnelle.
      Elle reste opérante tant qu’elle demeure invisible. Mettre les mots c’est changer de facto la situation.

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